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30/11/2014

Tableau d'ensemble pour les éléments narratifs dans "Les âmes grises"

Séquence II : Des âmes grises, des femmes fleurs et un monde qui s'éteint

 

Objets d’étude : le roman et ses personnages, la question de l'homme dans les genres argumentatifs

 

Problématique : comment le roman met-il en jeu l'ambivalence de l'homme dans l'écriture et dans l'histoire ?

 

Quelques repaires pour la construction du tableau d'ensemble : les éléments de la narration

 

I

Narrateur inconnu. Confusion de nombreux faits à raconter. Destinat : premier portrait. Guerre. Nord de la France. Premier portrait de Mierck. Mauvaises relations Mierck / Destinat.

II

«  la scène du crime ». Belle de jour = victime assassinat, victime indifférence. Galerie de portraits. Deuxième portrait de Mierck. Se fait apporter des œufs : « des petits mondes ». Relation petite porte // un autre monde

III

Château de Destinat. Description du village : usine, son rôle économique. Histoire de Destinat. Clélis, sa mort. Directeur de l’usine rencontre Destinat = deux mondes opposés : Destinat hors de la modernité industrielle, il a du monde qui va disparaître, celui d'avant la guerre.

IV

Années 1898-1899 : la petite maison du parc, succession de locataires. Rythme immuable de la vie de Destinat. Deuxième portrait : une machine à juger. Opposition Mierck / Destinat.

V

1914. fin des locataires. L’esprit de revanche. Départ de l’instituteur « Fracasse ». Le Contre : un fou de douleur. Délire final dans sa classe. 13 décembre 1914 : arrivée de Lysia

VI

Logement du Contre = métaphore du champ de bataille. « mais la merde, c’est encore la vie »

VII

Demande du maire à Destinat pour loger Lysia dans la petite maison. Trouble de Destinat, accepte. Transformation de la maison. Lysia = bonheur, joie, amour.

VIII

Mort de Destinat en 1921. Changement de Destinat après l’arrivée de Lysia raconté par Barbe. Repas Destinat / Lysia : pas de parole. Barbe remet la clef du château au narrateur. Ellipse ( de 6 mois) Mort de Barbe. Narrateur va sur la tombe de Clémence. Décide de se rendre au château.

IX

Printemps 1915 : promenade en haut du coteau. La guerre « spectacle ». Rencontre Lysia, le carnet de maroquin rouge. Narrateur parle de son écriture : introspection littéraire.

X

Fête du Ier anniversaire de la guerre ( août 1915). Suicide de Lysia. Destinat hagard.

XI

Mort de Lysia : la ville « choquée ». Le facteur informe le narrateur qu’il remettait toutes les lettres à Destinat, dont celles pour Lysia. Visite à l’instruction publique : Lysia volontaire pour ce poste. Changement de Destinat : n’a plus de goût pour son métier, fait fermer la petite maison, à la retraite quelques mois plus tard, ensuite « il entra dans le silence »

XII

Retour sur la scène du crime en 1917. Narrateur compare sa vie en morceaux à son récit « en morceaux ». Mierck et ses œufs. Levée du corps de Belle de jour. Narrateur pense à Clémence. Lecteur apprend qu’elle était enceinte. Colonel Matziev, portrait. // Mierck (chanson = œuf). Bassepin = le commerce de la guerre 

XIII

Côté « gris » de Matziev dreyfusard en 1894 ( 23 ans avant « l’ Affaire »). Connaissance des faits par le narrateur par hasard, dans la maison familiale. Son père mort en 1926, la mère morte depuis longtemps. Mauvaises relations avec son père. Retour en 1917, 4 jours après la mort de Belle de jour, narrateur retourne sur les lieux du crime, rencontre Joséphine Maulpas. Dialogue Joséphine/ narrateur : confusion temporelle. Mort de Mierck en 1931.

XIV

Rencontre avec Joséphine, 3 jours après la mort de Belle de jour ( = le 4 décembre 1917). Autre dialogue narrateur / Joséphine, mais après la mort de Clémence « T’es une âme grise »

Retour au premier dialogue (1917) : narrateur apprend que Joséphine a vu Belle et le procureur la veille du crime. Ils discutaient. La guerre : le premier convoi de blessés, puis l’habitude. La guerre coupe la ville en deux. Le sexe universel : veuve Blanchard. Départ du narrateur et de Joséphine pour V. Narrateur veut que Joséphine témoigne. Derniers mots de Clémence.

XV

A V. dans le bureau de Mierck. Mierck et Matziev : deux « âmes noires ». Animosité Mierck / narrateur. Interrogatoire serré de Joséphine. Mierck interdit au narrateur d’aller importuner le procureur. Retour arrière : autre discussion entre Joséphine et le narrateur : Joséphine une semaine en prison. Retour arrière : la famille Bourrache + la marraine de Belle de jour. Retour en 1917 : narrateur va chez Bourrache. Douleur du père qui tente d’étrangler le narrateur. Boivent ensemble pendant quatre heures. Clémence commence à mourir

XVI

Route réquisitionnée, narrateur ne peut pas rentrer chez lui. Il dort à l’évêché avec le père Lurant. Ne peut pas téléphoner à Clémence. Passion de Lurant = les fleurs. Evocation douloureuse de Belle de jour par le narrateur : pendant des années a essayéde faire pousser cette fleur dans son jardin. Départ pour chez lui. Moment de l’énonciation, narrateur qui boit, ne peut pas dire. Son retour : la maison sous la neige, Clémence dans son sang.

XVII

Docteur Lucy : coma de Clémence. Description de la clinique : blessés, logorrhée verbale du soldat. Enfant sauvé, mort de Clémence.

XVIII

Arrestation de deux déserteurs quelques semaines après la mort de Belle de jour. Désignés comme les assassins par la foule. Arrivée de Mierck et Matziev. S’installent à la mairie. Interrogatoire : Maurice Rifolon (22 ans) et Yann Le Floc (20 ans). Scène rapportée par le maire. Pseudo aveux de Rifolon. Suicide ensuite dans sa cellule. Repas de Mierck et Matziev : festin écoeurant. Despiaux (gendarme) raconte la suite au narrateur en 1921 : la scène de la cour. Culpabilité de Despiaux et du narrateur. Aveux de Le Floc, folie.

XIX

Narrateur au chevet de Clémence. Portrait de madame de Flers : générosité et dévouement d’une grande bourgeoise. Un soldat blessé délire. Mort de Clémence. Mort du soldat. Enterrement de Belle de jour en 1917 : beaucoup de monde. Enterrement de Clémence : peu de monde. Arrivée du bébé.

XX

Narrateur va voir Yann le Floc, enfermé à la prison de V depuis 6 semaines. Devenu fou, répète ses aveux sans s’arrêter. Fusillé un mois et demi plus tard. L’affaire est close. Le procureur n’a pas été interrogé par Mierck = solidarité de classe plus forte que la haine personnelle. On apprend qu’ un indice avait été retrouvé sur Yann Le Floch = un billet de 5 francs avec une croix. Narrateur veut interroger les employés qui travaillaient dans le laboratoire la nuit du meurtre : chef nerveux et réponse évasive. Narrateur se fait réprimander par Mierck pour cette démarche. Passe outre.

XXI

Pèlerinage quotidien sur la tombe de Clémence (printemps 1918). + sur la scène du crime. Sent l’observation de Destinat. Rencontre entre les deux : Destinat comme un fantôme. Fin de la guerre. Inauguration du monument aux morts en 1920 : hypocrisie. Destinat et Bourrache : rencontres plus ou moins régulières, parlent de Belle de jour. Bourrache donne une poto à Destinat. Intropection littéraire : « écrire me fait vivre à deux ». Narrateur // Destinat

XXII

Septembre 1921 accident du narrateur, renversé par une voiture, dans le coma sept jours. A frôlé la mort. Mort de Destinat le 28 septembre 1921, chez lui. Narrateur sort de la clinique : sur la tombe de Clémence, puis celle de Destinat = assassin ou innocent ?

XXIII

Quelques années plus tard, après l’enterrement de Barbe, narrateur entre pour la première fois dans le château. = maison morte, arrêt du temps, n’a jamais vécue. Château comme révélation de la vérité : miroir, tableau de Clélis, chambre de Destinat, Les pensées de Pascal sur le fauteuil. Le petit carnet en maroquin rouge de Lysia dans le tiroir du secrétaire. Narrateur le prend et s’enfuit.

XXIV

Lettres de Lysia ; première = Lysia est venue à P. pour être proche de l’homme qu’elle aime. Deuxième : son installation dans la petite maison, impression sur Destinat, tristesse. Troisième : inquiétude de Lysia, son départ = un secret, surnom du procureur « tristesse » (renvoie à l’incipit « une jeune personne qui l’avait compris …C’est peut-être par sa faute que tout est arrivé, mais elle n’en a jamais rien su »). Quatrième : joie de Lysia, a reçu une lettre, évoque les blessés. Cinquième : tristesse de Lysia, solitude, a vu le trouble du procureur, évocation du coteau (renvoie à la scène où le narrateur l’y a vue, on comprend alors ce qu’elle faisait là)

XXV

Description du carnet par le narrateur : journal intime de l’absence, reflet de Lysia, de sa vérité. Doute du narrateur sur l’amour de Bastien Francoeur envers elle : peu de lettres reçues et ne sont pas dans le carnet. Lettre du 15 avril : Lysia raconte le repas avec le procureur, portrait de Belle vue par elle, trouble du procureur, échange de paroles, expression de son amour pour Bastien. Découverte de la vérité de Lysia : mépris grandissant pour la ville et ses habitants, principalement le narrateur. Lettre du 4 juin = rencontre sur le coteau vue par Lysia, narrateur vu par ses yeux = méprisable et ridicule + lecteur apprend que le narrateur = un policier. Dernière lettre « un adieu au monde ». Pas reproduite. Puis du blanc.

XXVI

Mensonges du narrateur : lettre du capitaine Brandieu qui annonce la mort de Bastien Francoeur. + les trois photos réunies dans le carnet par le procureur : Clélis, Belle de jour, Lysia = « trois incarnations de la même âme » Narrateur évoque Clémence = la quatrième. Narrateur // Destinat. Puis accusation = Destinat meurtrier. Lettre d’un collègue policier qui accuse Yann Le Floc avoir tué une jeune fille de 10 ans en Bretagne en 1916. Serait donc le meurtrier de Belle de jour. Narrateur refuse la vérité. Brûle la lettre, n’y répond pas.

XXVII

Narrateur annonce la fin de la narration, fait défiler les ombres des morts ( renvoie à l’incipit). Retour sur sa vie après Clémence : « ce dialogue avec quelques morts », retour sur les « âmes joliment grises », opacité de la vie // opacité de son récit. S’adresse directement à Clémence pour l’aveu. Récit du meurtre de leur enfant. Pas de nom. Pour lui = l’assassin de sa mère : « innocent et monstrueux. Docteur Lucy a compris mais n’a rien dit. Aucun remords. Evocation de leur premier baiser sur le pont. Motive son récit = une confession : « j’ai tout dit, tout confessé »Annonce son suicide

 

 

 

 

Histoire des arts : des femmes fleurs

Les femmes fleurs - Cours.odp

Proposition pour la LA "La scène du crime"

Séquence II : Des âmes grises, des femmes fleurs et un monde qui s'éteint

 

Objets d’étude : le roman et ses personnages, la question de l'homme dans les genres argumentatifs

 

Problématique : comment le roman met-il en jeu l'ambivalence de l'homme dans l'écriture et dans l'histoire ?

 

 

LA : « la scène du crime » p 18 à 21 « Premier lundi de décembre. …. Qu’avec dégoût »

 

I Une scène de crime : les éléments d’un roman policier

1) Le décor = conforme à l’atmosphère d’une intrigue de roman policier, découverte du corps de la victime : atmosphère pesante, lourde.

  • Indications spatio temporelles « 1917 » « premier lundi de décembre » mais pas la date du jour + « chez nous » vs indication informatives = cadre fermé, sorte de huis clos sans communication avec l’extérieur. « L’Affaire » = une affaire « entre soi », entre gens qui se connaissent.
  • Scène dominée par un froid extrême « un temps de Sibérie », développée par les deux images sonores : « la terre claquait » + « le bruit résonnait ». Le bruit du froid qui se répand dans les corps des hommes : « talons … jusque dans la nuque ».
  • Spectateurs autour du corps = frigorifiés « les moustaches de tous se couvraient de neige » + « on battait la semelle », « ils soufflaient l’air comme des taureaux » : comparaison marque la force du souffle, mais aussi bestialité, brutalité au opposition avec la fragilité du corps de la victime qu’il entoure. Les seuls bruits = le froid et les hommes, les seuls mouvements, nature qui elle fait silence autours de Belle de jour « Quelques corbeaux sont passés sans bruit » = oiseaux noirs qui symbolisent souvent le mal, le malheur, mais silencieux ici, comme si en deuil ou hommage à la petite morte. + « des oies traçaient des cercles », « avaient perdu leur route » : oie = oiseau aussi symboliques ( cf conte souvent un moyen de transport pour les héros pendant leur quête ». Mort de Belle de jour qui aurait détraquer la nature et perturber l’ordre normal des choses. Même guerre fait silence « même les canons semblaient avoir gelé. On n’entendait plus rien ». + personnification « Le soleil se tassait dans son manteau de brouillard » : se cache , honte ? comme une scène qu’il ne voudrait pas éclairer.

 

2) La victime : une princesse fragile, une image pathétique (au sens de : qui provoque la pitié)

  • Présentation dramatique qui provoque la pitié : litote « ce n’est guère gros un corps de dix ans ». répétition de l’idée de froideur par la présence de l’eau qui caractérisent les évocations du corps : « l’avait découverte dans l’eau » : fonction informative = mort par noyade + « mouillé par une eau d’hiver », « la grande couverture qui s’est vite trempée » : corps pitoyable, n’est pas protégé par la couverture, sorte de poids supplémentaire, corps laissé dans l’élément qui l’a tué, sorte de prolongation de la noyade et du meurtre. Pas de description du corps, une victime limiée à quelques éléments qui rappellent sa pureté : « le visage de Belle de jour est apparu »
  • Princesse : « elle ressemblait à une princesse de conte » et utilisation du surnom et de « la petite » ; fragilité. Renvoie à l’insupportable violence subie : une fleur noyée, sans défense, un corps qui suggère l’abandon, une victime infime. « lèvres bleuies » et « paupières blanches » : éléments physiques svt retenus dans les contes pour caractériser la beauté, ici renvoie à la mort, la fragilité + « les petites mains fermées sur du vide » : abandon, mort solitaire et glacée, suggère le moment de l’assassinat, moment où elle n’a pas pu se défendre ni se raccrocher à quelque chose ou quelqu’un qui l’aurait aidée, sauvée. Provoque la pitié du lecteur en raison du peu de poids, non seulment de son corps, mais aussi de sa mort. Mort qui ne compte pas, pathétique et dérisoire, cruauté de ce destin ; « rabattit la couverture trempée sur le corps » efface l’image de la petite fille.(cf tableau « Ophélia »)

 

3) Les spectateurs et témoins : un cercle dérisoire et impuissant.

  • Présence du narrateur « Je me souviens » : scène organisée par son regard. + autres habitants de « chez nous ». « argousins » = policiers mais terme péjoratif, désigne des officiers de police de rang inférieur, peu importants, qui exécutent les basses besognes. + fils Bréchut, celui qui a découvert le corps. Inutilité soulignée «  surveillaient le corps » (!). Gens de peu, humanité sans gloire et sans intérêt, pas de rôle dans la suite du roman + notations qui à chaque fois les ridiculisent ou les rabaissent.
  • S’opposent à la « princesse ». Bertuche = « un courtaud », « aux oreilles de cochon sauvage avec des poils dessus » = animalité, vulgarité, homme frustre, laideur, lourdeur. Grosspeil = qualifié par ses origines « Alsacien » détail sans importance, remarque stupide « C’est peut-être enfin la paix ». Fils Bréchut « gaillard pansu » : terme péjoratif, lourdeur aussi. « cheveux raides comme des poils de balai » = comparaison l’assimile à un objet de ménage. Gêne, mais absence de sentiment pour la victime « ne sachant trop ce qu’il fallait faire, rester ou partir », raisonnement limité. Destin d’une banalité à pleurer « Il faisait des écritures à la capitaineries », « Il en fait toujours » = destin tout tracé auquel la mort de Belle ne va rien changer, pas de remous ni de conséquence seulement « il a 20 ans de plus et le crâne lisse comme une banquise ». Evolution, d’un balai à une banquise ( !).
  • Face au juge et à son attitude méprisante, resteront muets : « d’un air de dire » mais ce n’est pas dit. + rejet de toute la population « le pays lui tournera le dos…ne songea plus à lui qu’avec dégoût » : rejet de Mierck mais pas exprimé : « songer », « tourner le dos » = attitude hypocrite.

 

Face à la princesse morte, des silhouettes d’hommes fantoches, sans intérêt, galerie de portraits de la médiocrité. Et plus, petite fille au surnom poétique va devenir une victime pour la justice, puis un prétexte d’intérêt personnel.

 

II Dimension critique : la cruauté de l’histoire, « la grande », une vision critique du rôle du statut social, de la justice et des militaires.

 

1) L’arrivée des officiels « les messieurs de V » poursuit la peinture d’une société figée et limitée à des apparences et des fonctions vs l’humanité touchante de la petite morte. Galerie de portrait des officiels = même médiocrité que les « sous fifres » qui les attendaient.

  • Arrivée des « importants », les supérieurs hiérarchiques. Donc trois statuts sociaux sur la scène du crime : maire + juge + greffier + deux gendarmes gradés + un militaire = les institutions respectables / les spectateurs et les témoins = ceux qui leur obéissent / Belle de jour = la servante de l’auberge, celle qui ne compte pas, qui était au service de …. Mort scandaleuse pour le lecteur mais ne remet pas en cause l’organisation figée du corps social. Meurtre qui dérange mais pas pour le scandale qu’il représente.
  • Maire : « tête des mauvais jours » mais pas à cause de l’émotion ou de la compassion = « tiré du lit à des heures peu chrétiennes » + « par un temps où l’on ne mettrait pas un chien dehors ». Expressions toutes faites qui renvoient à l’expression de sa pensée. Motivations égoïstes et scandaleuses « pas un chien dehors » mais corps glacé de Belle sous la couverture. Greffeir = fonction sérieuse et respectable mais fonction disqualifiée par le narrateur qui le présente par son surnom peu reluisant « le crouteux » + absence d’autre nomination plus officielle et respectable : «  jamais su le nom » + aspect physique dégoûtant « un eczéma qui lui dévorait la moitié gauche de la face ». trois gendarmes « qui ne se prenaient pas pour des demi ronds de flan » : se prennent au sérieux se prennent pour des gens importants. Absence d’émotion, restent centrés sur eux-mêmes.

 

2) La justice : le personnage de Mierck. Disqualification de la légitimité de la justice officielle car représentée par un personnage au nom évocateur. « Mierck » = dégoût rien qu’en le prononçant. 2 nd apparition de ce personnage dans le roman confirme la première. Mierck = une « âme noire », tant physiquement que moralement.

  • Physiquement : teint rougeaud dû aux excès de boisson et de nourriture riche : « les sauces au vin lui coloraient peut-être les oreilles et le nez ». « Il allait se goinfrer » : lourdeur et vulgarité du personnage, animalité (le porc ?). Physique qui peut tromper mais personnage inaccessible à la pitié : jeux de mots ironique : la bonne chère « ne l’attendrissait pas » (comme on attendrit de la viande en cuisine, pour la rendre plus mangeable quand elle est trop dure), ne connaît pas la « tendresse » donc. Apparence respectable « chapeau Cronstadt », conviviale «  allures repues de bonne chère » vs « pête-sec ». Dureté confirmée par son attitude face au corps de la petite et au crime.
  • Portrait moral dominé par la cruauté, le mépris, l’indifférence, le contentement de soi. Ne fait preuve d’aucune compassion pour la victime. Cf comparaisons ; « petit corps » pour lui = « comme s’il s’ était agi d’une pierre ou d’un morceau de bois » : matières inertes et sans vie, de peu d’importance, banales. + Exclamation au style direct « Un mort c’est un mort ! » = négation de toute dimension humaine, émotionnelle. Froideur cruelle et professionnelle, satisfaction «  un peu rieur … vif plaisir d’avoir un crime, enfin, un vrai ». De l’indifférence au plaisir : progression dans l’ignoble renforcée par les rappels de sa proximité avec la victime, rappels que Mierck ignore ou méprise : « il la connaissait bien, il la voyait tous les jours », « elle vous apportait le pain et lissait votre nappe » = aussi rappel de la condition sociale inférieurs de la victime = ce qui est la cause de son mépris pour la victime, seul le meurtre l’intéresse. Regarde la victime « sans cœur, avec un œil aussi glacé que l’eau qui courait à deux pas » : comparaison qui assimile le juge à l’assassin = eau qui a tué // regard qui tue une 2nd fois.

 

3) Le personnage du militaire : support d’une critique de l’organisation de la guerre et d’une certaine attitude des militaires, mise en perspective ironique de la notion d’assassinat.

  • Incarne les « planqués » (un certain statut social permettait à certains hommes mobilisés d’obtenir des postes « à l’arrière », protégés.) « pavaneur » : vient se montrer et faire l’important. Alors que présence inutile ; « je ne sais pas ce qu’il faisait là », inutile « on ne l’a pas vu longtemps », inefficace « il a tourné de l’œil » et même une gêne « il a fallu le porter ». apparaît comme lâche, indigne de sa fonction officielle et des valeurs qu’il est censé incarner = bravoure.
  • Mais un militaire de « salon » : « n’avait jamais dû approcher d’une baïonnette, sauf dans une armurerie, et encore ! », préoccupé par l’apparence de gloire donnée par le port du costume militaire «  repassé impeccablement, taillé pour un mannequin de chez Poiret » (couturier très en vogue à l’époque). Personnage « creux », lui aussi, superficiel. + scène évoqué développe cette critique : confort « bon fourneau en fonte », luxe et plaisir des réunions mondaines où ce type de militaire « faisait la guerre », où le statut de militaire donnait des avantages et permettait la séduction facilement : « lambris dorés, pampilles de cristal, jeunes filles en robe de bal, flûte de champagne »
  • Ironie du narrateur : « flonflons perruqués » : métonymie qui ridiculise et la musique, et les musiciens et la scène artificielle où le militaire se pavane. + ironie à la fin du passage sur la notion d’assassinat : « assassins chômaient dans le civil » car meurtres autorisés par la guerre « pour mieux s’acharner sous l’uniforme » : guerre comme possibilité légale de tuer et même de libérer les instincts de violence «  s’acharner » antithèse « chômaient ».

 

Scène obligée du roman policier = la « scène du crime », avec victime, témoins, atmosphère glaciale ou inquiétante, dramatique. Ici = support à une dimension critique qui touche à la thématique d’ensemble du roman, mise en place à travers une galerie de portrait : oppsition entre la pureté, l’innocence, incarnées par Belle de jour et figures féminines dans l’ensemble, et la culpabilité, la noirceur de l’âme humaine, incarnée ici par Mierck, principalement mais aussi répandue dans chaque personnage, « âmes grises » et médiocres.

Critique de la guerre qui prend des accents céliniens cf Voyage au bout de la nuit où la guerre est décrite comme « cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu... Ça venait des profondeurs et c'était arrivé. » : même idée de meurtre, de violence autorisée et même encouragée, de guerre comme l’occasion de satisfaire des instincts primaires.

 

 

Textes complémentaires "des incipits et une réalité ..;"

Séquence II : Des âmes grises, des femmes fleurs et un monde qui s'éteint

 

Objets d’étude : le roman et ses personnages, la question de l'homme dans les genres argumentatifs

 

Problématique : comment le roman met-il en jeu l'ambivalence de l'homme dans l'écriture et dans l'histoire ?

 

Texte A : Alexandre Dumas La reine Margot 1845

 

Le lundi, dix-huitième jour du mois d'août 1572, il y avait grande fête au Louvre. Les fenêtres de la vieille demeure royale, ordinairement si sombres, étaient ardemment éclairées ; les places et les rues attenantes, habituellement si solitaires, dès que neuf heures sonnaient à Saint-Germain-L’auxerrois,étaient, quoiqu'il fût minuit, encombrées de populaire.
      Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans l'obscurité, à une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait une vague grondante ; cette mer, épandue sur le quai, où elle se dégorgeait par la rue des Fossés- Saint-Germain et par la rue de l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et de son reflux la base de l'hôtel de Bourbon qui s'élevait en face.
      Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à cause de la fête royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne se doutait pas que cette solennité, à laquelle il assistait comme spectateur, n'était que le prélude d'une autre remise à huitaine, et à laquelle il serait convié et s'ébattrait de tout son cœur.
      La cour célébrait les noces de Mme Marguerite de Valois, fille du roi Henri II et sœur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon, roi de Navarre. En effet, le matin même, le cardinal de Bourbon avait uni les deux époux avec le cérémonial usité pour les noces des filles de France, sur un théâtre dressé à la porte de Notre-Dame.
      Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort donné à songer à quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres ; on comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que l'étaient à cette heure le parti protestant et le parti catholique : on se demandait comment le jeune prince de Condé pardonnerait au duc d'Anjou, frère du roi, la mort de son père assassiné à Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le jeune duc de Guise pardonnerait à l'amiral de Coligny la mort du sien assassiné à Orléans par Poltrot de Méré. Il y a plus : Jeanne de Navarre, la courageuse épouse du faible Antoine de Bourbon, qui avait amené son fils Henri aux royales fiançailles qui l'attendaient, était morte il y avait deux mois à peine, et de singuliers bruits s'étaient répandus sur cette mort subite. Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu'un secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine de Médicis, craignant la révélation de ce secret, l'avait empoisonnée avec des gants de senteur qui avaient été confectionnés par un nommé René, Florentin fort habile dans ces sortes de matières. Ce bruit s'était d'autant plus répandu et confirmé, qu'après la mort de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux médecins, desquels était le fameux Ambroise Paré, avaient été autorisés à ouvrir et à étudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme c'était par l'odorat qu'avait été empoisonnée Jeanne de Navarre, c'était le cerveau, seule partie du corps exclue de l'autopsie, qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car personne ne doutait qu'un crime n'eût été commis.

 

Texte B : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique 1950

 

Il leur avait semblé à tous les trois que c'était une bonne idée d'acheter ce cheval. Même si ça en devait servir qu'à payer les cigarettes de Joseph. D'abord, c'était une idée, ça prouvait qu'ils pouvaient encore avoir des idées. Puis ils se sentaient moins seuls, reliés par ce cheval au monde extérieur, tout de même capables d'en extraire quelque chose, de ce monde, même si c'était misérable, d'en extraire quelque chose qui n'avait pas été à eux jusque-là, et de l'amener jusqu'à leur coin de plaine saturée de sel, jusqu'à eux trois saturés d'ennui et d'amertume. C'était ça les transports : même d'un désert, où rien ne pousse, on pouvait encore faire sortir quelque chose, en le faisant traverser à ceux qui vivent ailleurs, à ceux qui sont du monde. Cela dura huit jours. Le cheval était trop vieux, bien plus vieux que la mère pour un cheval, un vieillard centenaire. Il essaya honnêtement de faire le travail qu'on lui demandait et qui était bien au dessus de ses forces depuis longtemps, puis il creva. Ils en furent dégoûtés, si dégoûtés, en se retrouvant sans cheval sur leur coin de plaine, dans la solitude et la stérilité de toujours, qu'ils décidèrent le soir même qu'ils iraient tous les trois le lendemain à Ram, pour essayer de se consoler en voyant du monde. Et c'est le lendemain à Ram qu'ils devaient faire la rencontre qui allait changer leur vie à tous. Comme quoi une idée est toujours une bonne idée, du moment qu'elle fait faire quelque chose, même si tout est entrepris de travers, par exemple avec des chevaux moribonds. Comme quoi une idée de ce genre est toujours une bonne idée, même si tout échoue lamentablement, parce qu'alors il arrive au moins qu'on finisse par devenir impatient, comme on ne le serait jamais devenu si on avait commencé par penser que les idées qu'on avait étaient de mauvaises idées.

 

Texte C : Le parfumPatrick Süskind 1985

 

Au XVIII° siècle vécut en France un homme qui compta parmi les personnages les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui pourtant ne manqua pas de génies abominables. C’est son histoire qu’il s’agit de raconter ici. Il s’appelait Jean-Baptiste Grenouille et si son nom, à la différence de ceux d’autres scélérats de génie comme par exemple Sade, Saint-Just, Fouché, Bonaparte, etc., est aujourd’hui tombé dans l’oubli, ce n’est assurément pas que Grenouille fût moins bouffi d’orgueil, moins ennemi de l’humanité, moins immoral, en un mot moins impie que ces malfaiteurs plus illustres, mais c’est que son génie et son unique ambition se bornèrent à un domaine qui ne laisse point de traces dans l’histoire : au royaume évanescent des odeurs.
A l’époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrière-cours puaient l’urine, les cages d’escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton; les pièces d’habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de soufre, les tanneries la puanteur de leurs bains corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d’oignons, et leurs corps, dès qu’ils n’étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives. Les rivières puaient, les places puaient, les églises puaient, cela puait sous les ponts et dans les palais. Le paysan puait comme le prêtre, le compagnon tout comme l’épouse de son maître artisan, la noblesse puait du haut jusqu’en bas, et le roi lui-même puait, il puait comme un fauve, et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver. Car en ce XVIII° siècle, l’activité délétère des bactéries ne rencontrait encore aucune limite, aussi n’y avait-il aucune activité humaine, qu’elle fût constructive ou destructive, aucune manifestation de la vie en germe ou bien à son déclin, qui ne fût accompagnée de puanteur.
Et c’est naturellement à Paris que la puanteur était la plus grande, car Paris était la plus grande ville de France. Et au sein de la capitale il était un endroit où la puanteur régnait de façon particulièrement infernale, entre la rue aux Fers et la rue de la Ferronnerie, c’était le cimetière des Innocents. Pendant huit cents ans, on avait transporté là les morts de l’Hôtel-Dieu et des paroisses circonvoisines, pendant huit cents ans on y avait jour après jour charroyé les cadavres par douzaines et on les y avait déversés dans de longues fosses, pendant huit cents ans on avait rempli par couches successives charniers et ossuaires. Ce n’est que plus tard, à la veille de la Révolution, quand certaines de ces fosses communes se furent dangereusement effondrées et que la puanteur de ce cimetière débordant déclencha chez les riverains non plus de simples protestations, mais de véritables émeutes, qu’on finit par le fermer et par l’éventrer, et qu’on pelleta des millions d’ossements et de crânes en direction des catacombes de Montmartre, et qu’on édifia sur les lieux une place de marché.
Or c’est là, à l’endroit le plus puant de tout le royaume, que vit le jour, le 17 juillet 1738, Jean-Baptiste Grenouille.

Texte D : L’étranger Camus 1942

 

Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile: «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai
même dit : « Ce n'est pas de ma faute.» Il n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte.
Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J'ai pris l'autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J'ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d'habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m'a dit: « On n'a qu'une mère.» Quand je suis parti, ils m'ont accompagné à la porte.
J'étais un peu étourdi parce qu'il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois. J'ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c'est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l'odeur d'essence, à la réverbération de la
route et du ciel, que je me suis assoupi. J'ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j'étais tassé contre un militaire qui m'a souri et qui m'a demandé si je venais de loin. J'ai dit «oui» pour n'avoir plus à parler.

 

 

 

 

Textes complémentaires " des scènes de crime et de folie"

équence II : Des âmes grises, des femmes fleurs et un monde qui s'éteint

 

Objets d’étude : le roman et ses personnages, la question de l'homme dans les genres argumentatifs

 

Problématique : comment le roman met-il en jeu l'ambivalence de l'homme dans l'écriture et dans l'histoire ?

 

Textes complémentaires : des scènes de crime et de folie

 

Texte 1 : La leçon Ionesco, 1951

 

LE PROFESSEUR, il appelle la Bonne.

Marie ! Marie ! Elle ne vient pas... Marie ! Marie !... Voyons, Marie. (Il ouvre la porte, à droite.) Marie !...

Il sort.LÉlève reste seule quelques instants, le regard dans le vide, lair abruti.

LE PROFESSEUR, voix criarde, dehors.

Marie ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi ne venez-vous pas ! Quand je vous demande de venir, il faut venir ! (Il rentre, suivi de Marie.) Cest moi qui commande, vous mentendez. (Il montre lÉlève.) Elle ne comprend rien, celle-là. Elle ne comprend pas !

LA BONNE Ne vous mettez pas dans cet état, monsieur, gare à la fin ! Ça vous mènera loin, ça vous mènera loin tout ça.

LE PROFESSEUR Je saurai m’arrêter à temps.

LA BONNE On le dit toujours. Je voudrais bien voir ça.

L’ÉLÈVE J’ai mal aux dents.

LA BONNE Vous voyez, ça commence, c’est le symptôme !

LE PROFESSEUR Quel symptôme ? Expliquez-vous ! Que voulez-vous dire ?

L’ÉLÈVE, dune voix molle.

Oui, que voulez-vous dire ? Jai mal aux dents.

LA BONNE Le symptôme final ! Le grand symptôme !

LE PROFESSEUR Sottises ! Sottises ! Sottises ! (La Bonne veut s’en aller.) Ne partez pas comme ça ! Je vous appelais pour aller me chercher les couteaux espagnols, néo-espagnol, portugais, français, oriental, roumain, sardanapali, latin et espagnol.

LA BONNE, sévère. Ne comptez pas sur moi.

Elle s’en va.

LE PROFESSEUR, geste, il veut protester,se retient, un peu désemparé.Soudain, il se rappelle. Ah ! (Il va vite vers le tiroir, y découvre un grand couteau invisible, ou réel, selon le goût du metteur en scène, le saisit, le brandit, tout joyeux.) En voilà un, mademoiselle, voilà un couteau. C’est dommage qu’il n’y ait que celui-là; mais nous allons tâcher de nous en servir pour toutes les langues ! Il suffira que vous prononciez le mot « couteau » dans toutes les langues, en regardant l’objet, de très près, fixement, et vous imaginant qu’il est de la langue que vous dites.

L’ÉLÈVE Jai mal aux dents.

LE PROFESSEUR, chantant presque, mélopée.

Alors : dites, « cou », comme « cou », « teau », comme « teau »... Et regardez, regardez, fixez bien...

L’ÉLÈVE Cest du quoi, ça ? Du français, de litalien, de lespagnol ?

LE PROFESSEUR Ça n’a plus dimportance... Ça ne vous regarde pas. Dites : « cou ».

L’ÉLÈVE « Cou. »

LE PROFESSEUR « ... teau »... Regardez. Il brandit le couteau sous les yeux de lÉlève.

L’ÉLÈVE « teau »...

LE PROFESSEUR Encore... Regardez.

L’ÉLÈVE Ah, non ! Zut alors ! Jen ai assez ! Et puis jai mal aux dents, jai mal aux pieds, j’ai mal à la tête...

LE PROFESSEUR, saccadé. « Couteau »... Regardez... « couteau »... Regardez... « couteau »... Regardez...

L’ÉLÈVE Vous me faites mal aux oreilles, aussi. Vous avez une voix ! Oh, quelle est stridente !

LE PROFESSEUR Dites : « couteau... cou... teau... »

L’ÉLÈVE Non ! Jai mal aux oreilles, jai mal partout...

LE PROFESSEUR Je vais te les arracher, moi, tes oreilles, comme ça elles ne te feront plus mal, ma mignonne !

L’ÉLÈVE Ah... c’est vous qui me faites mal...

LE PROFESSEUR Regardez, allons, vite, répétez : « cou »...

L’ÉLÈVE Ah, si vous y tenez... « cou... couteau »... (Un instant lucide, ironique.) C’est du néo-espagnol...

LE PROFESSEUR Si l’on veut, oui, du néo-espagnol, mais dépêchez-vous... nous n’avons pas le temps... Et puis, quest-ce que c’est que cette question inutile ? Quest-ce que vous vous permettez ?

L’ÉLÈVE, doit être de plus en plus fatiguée, pleurante, désespérée, à la fois extasiée et exaspérée. Ah!

LE PROFESSEUR Répétez, regardez. (Il fait comme le coucou.) « Cou­teau... couteau... couteau... couteau... »

L’ÉLÈVE Ah, jai mal... ma tête... (Elle effleure de la main, comme pour une caresse, les parties du corps qu’elle nomme.) ... mes yeux...

LE PROFESSEUR, comme le coucou. « Couteau... couteau... »

Ils sont tous les deux debout; lui, brandissant toujours son couteau invisible, presque hors de lui, tourne autour delle, en une sorte de danse du scalp, mais il ne faut rien exagérer et les pas de danse du Professeur doivent être à peine es­quissés; lÉlève, debout, face au public, se dirige, à reculons, en direction de la fenêtre, maladive, langoureuse, envoûtée...

LE PROFESSEUR Répétez, répétez : « couteau... couteau... cou­teau... »

L’ÉLÈVE J’ai mal... ma gorge, « cou... » ah... mes épaules... mes seins... « couteau... »

LE PROFESSEUR « Couteau... couteau... couteau... »

L’ÉLÈVE Mes hanches... « couteau... » mes cuisses... « cou... »

LE PROFESSEUR Prononcez bien... « couteau... couteau... »

L’ÉLÈVE « Couteau... » ma gorge...

LE PROFESSEUR « Couteau... couteau... »

L’ÉLÈVE « Couteau... » mes épaules... mes bras, mes seins, mes hanches... « couteau... couteau... »

LE PROFESSEUR C’est ça... Vous prononcez bien, maintenant...

L’ÉLÈVE « Couteau... » mes seins... mon ventre...

LE PROFESSEUR, changement de voix. Attention... ne cassez pas mes carreaux... le couteau tue...

L’ÉLÈVE, d’une voix faible. Oui, oui... le couteau tue ?

LE PROFESSEUR tue lÉlève dun grand coup de couteau bien spectaculaire.

Aaah ! tiens !

Elle crie aussi : « Aaah ! » puis tombe, s’af­fale en une attitude impudique sur une chaise qui, comme par hasard, se trouvait près de la fenêtre; ils crient : « Aaah ! » en même temps, le meur­trier et la victime; après le premier coup de couteau, lÉlève est affalée sur la chaise; les jambes, très écartées, pendent des deux côtés de la chaise; le Professeur se tient debout, en face d’elle, le dos au public; après le premier coup de couteau, il frappe l’Élève morte d’un second coup de couteau, de bas en haut, à la suite duquel le Professeur a un soubresaut bien visible, de tout son corps.

LE PROFESSEUR, essoufflé, bredouille.

Salope... C’est bien fait... Ça me fait du bien... Ah ! Ah ! je suis fatigué... j’ai de la peine à respirer... Aah !

Il respire docilement; il tombe; heureusement une chaise est là; il s’éponge le front, bredouille des mots incompréhensibles; sa respi­ration se normalise... Il se relève, regarde son couteau à la main, regarde la jeune fille, puis comme s’il se réveillait :

LE PROFESSEUR, pris de panique.

Quest-ce que jai fait ! Quest-ce qui va marriver maintenant ! Qu’est-ce qui va se passer ! Ah ! là ! là ! Malheur ! mademoiselle, mademoiselle, levez-vous ! (Il s’agite, tenant toujours à la main le couteau invisible dont il ne sait que faire.) Voyons, mademoiselle, la leçon est terminée... Vous pouvez partir... vous paierez une autre fois... Ah ! elle est morte... mo-orte... C’est avec mon couteau... Elle est mo-orte... C’est terrible. (Il appelle la Bonne.) Marie ! Marie ! Ma chère Marie, venez donc ! Ah ! Ah ! (La porte à droite s’entrouvre. Marie apparaît.) Non... ne venez pas... Je me suis trompé... Je n’ai pas besoin de vous, Marie... je n’ai plus besoin de vous... vous m’entendez ?...

Marie s’approche, sévère, sans mot dire, voit le cadavre.

LE PROFESSEUR, d’une voix de moins en moins assurée. Je n’ai pas besoin de vous, Marie...

LA BONNE, sarcastique.

Alors, vous êtes content de votre élève, elle a bien profité de votre leçon ?

LE PROFESSEUR, il cache son couteau derrière son dos.

Oui, la leçon est finie... mais... elle... elle est encore là... elle ne veut pas partir...

LA BONNE, très dure. En effet!...

LE PROFESSEUR, tremblotant. Ce nest pas moi... Ce nest pas moi... Marie... Non... Je vous assure... ce n’est pas moi, ma petite Marie...

LA BONNE Mais qui donc ? Qui donc alors ? Moi ?

LE PROFESSEUR Je ne sais pas... peut-être...

LA BONNE Ou le chat ?

LE PROFESSEUR C’est possible... Je ne sais pas...

LA BONNE Et c’est la quarantième fois, aujourd’hui L. Et tous les jours c’est la même chose ! Tous les jours ! Vous n’avez pas honte, à votre âge... mais vous allez vous rendre malade ! Il ne vous restera plus d’élèves. Ça sera bien fait.

LE PROFESSEUR, irrité. Ce n’est pas ma faute ! Elle ne voulait pas appren­dre! Elle était désobéissante. C’était une mauvaise élève ! Elle ne voulait pas apprendre !

LA BONNE Menteur !...

LE PROFESSEUR, s’approche sournoisement de la Bonne, le couteau derrière son dos.

Ça ne vous regarde pas ! (Il essaie de lui donner un formidable coup de couteau; la Bonne lui saisit le poignet au vol, le lui tord; le Professeur laisse tomber par terre son arme.)... Pardon !

LA BONNE gifle, par deux fois, avec bruit et force, le Professeur qui tombe sur le plancher, sur son derrière; il pleurniche.

Petit assassin ! Salaud ! Petit dégoûtant ! Vous vou­liez me faire ça à moi ? Je ne suis pas une de vos élèves, moi ! (Elle le relève par le collet, ramasse la calotte qu’elle lui met sur la tête; il a peur d’être encore giflé et se protège du coude comme les enfants.) Mettez ce couteau à sa place, allez ! (Le Professeur va le mettre dans le tiroir du buffet, revient.) Et je vous avais bien averti, pourtant, tout à l’heure encore : l’arithmétique mène à la philologie, et la philologie mène au crime...

LE PROFESSEUR Vous aviez dit : « au pire» !

LA BONNE C’est pareil.

LE PROFESSEUR J’avais mal compris. Je croyais que « Pire » cest une ville et que vous vouliez dire que la philologie menait à la ville de Pire...

LA BONNE Menteur ! Vieux renard ! Un savant comme vous ne se méprend pas sur le sens des mots. Faut pas me la faire.

LE PROFESSEUR sanglote. Je n’ai pas fait exprès de la tuer !

LA BONNE Au moins, vous le regrettez ?

LE PROFESSEUR Oh, oui, Marie, je vous le jure!

LA BONNE Vous me faites pitié, tenez ! Ah ! vous êtes un brave garçon quand même ! On va tâcher darranger ça. Mais ne recommencez pas... Ça peut vous donner une maladie de coeur...

LE PROFESSEUR Oui, Marie! Quest-ce quon va faire, alors ?

LA BONNE On va lenterrer... en même temps que les trente-neuf autres... ça va faire quarante cercueils t...On va appeler les pompes funèbres et mon amoureux, le curé Auguste... On va commander des couronnes...

LE PROFESSEUR Oui, Marie, merci bien.

LA BONNE Au fait. Ce nest même pas la peine dappeler Auguste, puisque vous-même vous êtes un peu curé à vos heures, si on en croit la rumeur publique.

LE PROFESSEUR Pas trop chères, tout de même, les couronnes. Elle n’a pas payé sa leçon.

LA BONNE Ne vous inquiétez pas... Couvrez-la au moins avec son tablier, elle est indécente. Et puis on va l’emporter...

LE PROFESSEUR Oui, Marie, oui. (Il la couvre.) On risque de se faire pincer... avec quarante cercueils... Vous vous imagi­nez... Les gens seront étonnés. Si on nous demande ce quil y a dedans ?

LA BONNE Ne vous faites donc pas tant de soucis. On dira quils sont vides. D’ailleurs, les gens ne demanderont rien, ils sont habituési.

LE PROFESSEUR Quand même.

LA BONNE, elle sort un brassard portant un insigne, peut-être la svastika nazieii.

Tenez, si vous avez peur, mettez ceci, vous n’aurez plus rien à craindre. (Elle lui attache le brassard autour du bras)... Cest politique.

LE PROFESSEUR Merci, ma petite Marie; comme ça, je suis tran­quille... Vous êtes une bonne fille, Marie... bien dévouée...

LA BONNE Ça va. Allez-y, monsieur. Ça y est ?

LE PROFESSEUR Oui, ma petite Marie. (La Bonne et le Professeur, prennent le corps de la jeune fille, lune par les épaules, lautre par les jambes, et se dirigent vers la porte de droite.) Attention. Ne lui faites pas de mal.

Ils sortent.

Scène vide, pendant quelques instants. On entend sonner à la porte de gauche.

VOIX DE LA BONNE Tout de suite, jarrive !

Elle apparaît tout comme au début, va vers la porte. Deuxième coup de sonnette.

LA BONNE, à part. Elle est bien pressée, celle-là ! (Fort.) Patience ! (Elle va vers la porte de gauche, louvre.) Bonjour, mademoiselle ! Vous êtes la nouvelle élève ? Vous êtes venue pour la leçon ? Le Professeur vous attend.Je vais lui annoncer votre arrivée. Il descend tout de suite ! Entrez donc, entrez, Mademoiselle!

 

Texte 2 : La bête humaine Zola, 1890

 

Jamais il ne l’avait vue ainsi, la chemise ouverte, coiffée si haut, qu’elle était toute nue, le cou nu, les seins nus. Il étouffait, luttant, déjà emporté, étourdi par le flot de son sang, dans l’abominable frisson. Et il se souvenait que le couteau était là, derrière lui, sur la table : il le sentait, il n’avait qu’à allonger la main.

D’un effort, il parvint encore à bégayer :

« Recouche-toi, je t’en supplie. » Mais elle ne s’y trompait pas : c’était la trop grande envie d’elle qui le faisait ainsi trembler. Elle-même en avait une sorte d’orgueil. Pourquoi lui aurait-elle obéi, puisqu’elle voulait être aimée, ce soir-là, autant qu’il pouvait l’aimer, jusqu’à en être fou ? D’une souplesse câline, elle se rapprochait toujours, était sur lui.

« Dis, embrasse-moi… Embrasse-moi bien fort, comme tu m’aimes. Cela nous donnera du courage… Ah ! oui, du courage, nous en avons besoin ! Il faut s’aimer autrement que les autres, plus que tous les autres, pour faire ce que nous allons faire… Embrasse-moi de tout ton cœur, de toute ton âme. » Étranglé, il ne soufflait plus. Une clameur de foule, dans son crâne, l’empêchait d’entendre ; tandis que des morsures de feu, derrière les oreilles, lui trouaient la tête, gagnaient ses bras, ses jambes, le chassaient de son propre corps, sous le galop de l’autre, la bête envahissante. Ses mains n’allaient plus être à lui, dans l’ivresse trop forte de cette nudité de femme. Les seins nus s’écrasaient contre ses vêtements, le cou nu se tendait, si blanc, si délicat, d’une irrésistible tentation ; et l’odeur chaude et âpre, souveraine, achevait de le jeter à un furieux vertige, un balancement sans fin, où sombrait sa volonté, arrachée, anéantie.

« Embrasse-moi, mon chéri, pendant que nous avons une minute encore… Tu sais qu’il va être là. Maintenant, s’il a marché vite, d’une seconde à l’autre, il peut frapper… Puisque tu ne veux pas que nous descendions, rappelle-toi bien : moi, j’ouvrirai ; toi, tu seras derrière la porte ; et n’attends pas, tout de suite, oh ! tout de suite, pour en finir… Je t’aime tant, nous serons si heureux ! Lui, n’est qu’un mauvais homme qui m’a fait souffrir, qui est l’unique obstacle à notre bonheur… Embrasse-moi, oh ! si fort, si fort ! embrasse-moi comme si tu me mangeais, pour qu’il ne reste plus rien de moi en dehors de toi ! » Jacques, sans se retourner, de sa main droite, tâtonnante en arrière, avait pris le couteau. Et, un instant, il resta ainsi, à le serrer dans son poing. Était-ce sa soif qui était revenue, de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l’exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes ? Il fixait sur Séverine ses yeux fous, il n’avait plus que le besoin de la jeter morte sur son dos, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux autres. La porte d’épouvante s’ouvrait sur ce gouffre noir du sexe, l’amour jusque dans la mort, détruire pour posséder davantage.

« Embrasse-moi, embrasse-moi… » Elle renversait son visage soumis, d’une tendresse suppliante, découvrait son cou nu, à l’attache voluptueuse de la gorge. Et lui, voyant cette chair blanche, comme dans un éclat d’incendie, leva le poing, armé du couteau. Mais elle avait aperçu l’éclair de la lame, elle se rejeta en arrière, béante de surprise et de terreur.

« Jacques, Jacques… Moi, mon Dieu ! Pourquoi ? pourquoi ? » Les dents serrées, il ne disait pas un mot, il la poursuivait.

Une courte lutte la ramena près du lit. Elle reculait, hagarde, sans défense, la chemise arrachée.

« Pourquoi ? mon Dieu ! pourquoi ? » Et il abattit le poing, et le couteau lui cloua la question dans la gorge. En frappant, il avait retourné l’arme, par un effroyable besoin de la main qui se contenait : le même coup que pour le président Grandmorin, à la même place, avec la même rage. Avait-elle crié ? il ne le sut jamais. A cette seconde, passait l’express de Paris, si violent, si rapide, que le plancher en trembla ; et elle était morte, comme foudroyée dans cette tempête.

Immobile, Jacques maintenant la regardait, allongée à ses pieds, devant le lit. Le train se perdait au loin, il la regardait dans le lourd silence de la chambre rouge. Au milieu de ces tentures rouges, de ces rideaux rouges, par terre, elle saignait beaucoup, d’un flot rouge qui ruisselait entre les seins, s’épandait sur le ventre, jusqu’à une cuisse, d’où il retombait en grosses gouttes sur le parquet. La chemise, à moitié fendue, en était trempée. Jamais il n’aurait cru qu’elle avait tant de sang. Et ce qui le retenait, hanté, c’était le masque d’abominable terreur que prenait, dans la mort, cette face de femme jolie, douce, si docile. Les cheveux noirs s’étaient dressés, un casque d’horreur, sombre comme la nuit. Les yeux de pervenche, élargis démesurément, questionnaient encore, éperdus, terrifiés du mystère. Pourquoi, pourquoi l’avait-il assassinée ? Et elle venait d’être broyée, emportée dans la fatalité du meurtre, en inconsciente que la vie avait roulée de la boue dans le sang, tendre et innocente quand même, sans qu’elle eût jamais compris.

Mais Jacques s’étonna. Il entendait un reniflement de bête, grognement de sanglier, rugissement de lion ; et il se tranquillisa, c’était lui qui soufflait. Enfin, enfin ! il s’était donc contenté, il avait tué ! Oui, il avait fait ça. Une joie effrénée, une jouissance énorme le soulevait, dans la pleine satisfaction de l’éternel désir. Il en éprouvait une surprise d’orgueil, un grandissement de sa souveraineté de mâle. La femme, il l’avait tuée, il la possédait, comme il désirait depuis si longtemps la posséder, tout entière, jusqu’à l’anéantir. Elle n’était plus, elle ne serait jamais plus à personne.

 

Texte 3 : Malraux, La condition humaine, 1933

 

21 mars 1927

Minuit et demi.

Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? L’angoisse lui tordait l’estomac ; il connaissait sa propre fermeté, mais n’était capable en cet instant que d’y songer avec hébétude, fasciné par ce tas de mousseline blanche qui tombait du plafond sur un corps moins visible qu’une ombre, et d’où sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même — de la chair d’homme. La seule lumière venait du building voisin : un grand rectangle d’électricité pâle, coupé par les barreaux de la fenêtre dont l’un rayait le lit juste au dessous du pied comme pour en accentuer le volume et la vie. Quatre ou cinq klaxons grincèrent à la fois. Découvert ? Combattre, combattre des ennemis qui se défendent, des ennemis éveillés !

La vague de vacarme retomba : quelque embarras de voitures (il y avait encore des embarras de voitures, là-bas, dans le monde des hommes…). Il se retrouva en face de la tache molle de la mousseline et du rectangle de lumière, immobiles dans cette nuit où le temps n’existait plus.

Il se répétait que cet homme devait mourir. Bêtement : car il savait qu’il le tuerait. Pris ou non, exécuté ou non, peu importait. Rien n’existait que ce pied, cet homme qu’il devait frapper sans qu’il se défendît, — car, s’il se défendait, il appellerait.

Les paupières battantes, Tchen découvrait en lui, jusqu’à la nausée, non le combattant qu’il attendait, mais un sacrificateur. Et pas seulement aux dieux qu’il avait choisis : sous son sacrifice à la révolution grouillait un monde de profondeurs auprès de quoi cette nuit écrasée d’angoisse n’était que clarté. « Assassiner n’est pas seulement tuer… » Dans ses poches, ses mains hésitantes tenaient, la droite un rasoir fermé, la gauche un court poignard. Il les enfonçait le plus possible, comme si la nuit n’eût pas suffi à cacher ses gestes. Le rasoir était plus sûr, mais Tchen sentait qu’il ne pourrait jamais s’en servir ; le poignard lui répugnait moins. Il lâcha le rasoir dont le dos pénétrait dans ses doigts crispés ; le poignard était nu dans sa poche, sans gaine. Il le fit passer dans sa main droite, la gauche retombant sur la laine de son chandail et y restant collée. Il éleva légèrement le bras droit, stupéfait du silence qui continuait à l’entourer, comme si son geste eût dû déclencher quelque chute. Mais non, il ne se passait rien : c’était toujours à lui d’agir.

 

i

 

ii

LA "Les femmes fleurs"

Séquence II : Des âmes grises, des femmes fleurs et un monde qui s'éteint

 

Objets d’étude : le roman et ses personnages, la question de l'homme dans les genres argumentatifs

 

Problématique : comment le roman met-il en jeu l'ambivalence de l'homme dans l'écriture et dans l'histoire ?

 

LA : « les femmes fleurs »

 

J'ai souvent imaginé Destinât lisant et relisant le carnet, venant dans cet amour écrit qui devait lui faire mal, se voir appeler Tristesse, se voir moqué, mais d'une moquerie douce, aimable, tendre - il ne s'en prenait pas plein la gueule comme moi, lui !

Oui, lire et relire, sans cesse, comme on tourne et retourne un sablier, et passer son temps à regarder le sable s'écouler, et rien d'autre.

J'ai dit tout à l'heure que je mentais double­ment : il n'y avait pas que la lettre glissée dans le carnet*! y avait aussi trois photographies. Trois, collées l'une à côté de l'autre, à la dernière page. Et cette petite scène de cinématographe immo­bile, c'était Destinât qui l'avait composée.

Sur la première, on reconnaissait le modèle qui avait servi au peintre pour le grand portrait placé dans l'entrée du Château: Clélis de Vincey pou­vait avoir là dix-sept ans peut-être. On la voyait au milieu d'une prairie parsemée d'ombellifères, de celles qu'on surnomme reines-des-prés. La jeune fille riait. Elle était en habit de campagne, et toute son élégance se trouvait rehaussée par la simplicité des vêtements. Un chapeau à large bord jetait une ombre noire sur la moitié de son visage, mais ses yeux à la lumière, son sourire, l'éclat de soleil sur sa main tenant le bord du cha­peau que le vent soulevait, tout cela donnait à son visage une grâce éblouie. La véritable reine du pré, c'était bien elle.

La deuxième photographie avait été découpée, comme l'indiquaient les bords lisses à gauche et à droite, et dans l'étrange format, tout en hauteur, une fillette heureuse regardait droit devant elle. Le ciseau de Destinât avait ainsi isolé Belle de jour de la photographie que lui avait donnée Bourrache. «Une vraie Sainte Vierge», m'avait dit le père. Et il avait raison. Le visage de la petite offrait quelque chose de religieux, de beauté sans artifice, de bonne beauté, de simple splendeur.

Sur la troisième photographie, Lysia Verhareine, adossée contre un arbre, les mains posées à plat sur l'écorce, le menton un peu relevé, la bouche à demi ouverte, paraissait attendre le bai­ser de celui qui la contemplait et avait pris le cli­ché. Elle était telle que je l'avais connue. Il n'y avait que l'expression qui changeait. Elle ne nous l'avait jamais offert ce sourire-là, jamais. C'était celui du désir, de l'amour fou, à ne pas se trom­per, et la regarder de cette façon troublait beau­coup, je le jure, car elle était soudain sans masque, et on comprenait qui elle était vraiment, et de quoi elle était capable, pour celui qu'elle aimait, ou contre elle-même.

Le plus bizarre tout de même dans tout ça, et ce n'est pas la gnôle que j'avais bue qui me le faisait voir, c'était l'impression de contempler trois portraits d'un même visage, mais saisi en des âges différents, en des époques variées aussi.

Belle de jour, Clélis, Lysia étaient comme trois incarnations de la même âme, une âme qui avait donné aux chairs qu'elle avait revêtues un sourire identique, une douceur et un feu à nul autre pareils. La même beauté, venue et revenue, née et détruite, apparue et en allée. Les voir ainsi côte à côte donnait le tournis. On passait de l'une à l'autre, mais on retrouvait la même. Il y avait dans tout cela quelque chose de pur et de diabo­lique, un mélange de sérénité et d'effroi. On pou­vait presque croire, devant tant de constance, que ce qui est beau demeure, quoi qu'il en soit, mal­gré le temps, et que ce qui fut reviendra.

 

J'ai pensé à Clémence. Il m'a semblé soudain que j'aurais pu ajouter une quatrième photogra­phie, pour que la ronde soit complète. Je deve­nais fou. J'ai fermé le carnet. J'avais trop mal à la tête. Trop de pensées. Trop de tempêtes.

LA "Le supplice du petit breton"

Séquence II : Des âmes grises, des femmes fleurs et un monde qui s'éteint

 

Objets d’étude : le roman et ses personnages, la question de l'homme dans les genres argumentatifs

 

Problématique : comment le roman met-il en jeu l'ambivalence de l'homme dans l'écriture et dans l'histoire ?

 

LA : « le supplice du petit breton »

 

Vers minuit, Mierck et Matziev, les lèvres encore luisantes de la gelée des pieds de cochon, terminaient les fromages. Parlaient de plus en plus fort, chantaient parfois. Tapaient sur la table. Ils avaient bu six bouteilles. Rien que ça.

Tous deux sortirent dans la cour, comme pour prendre l'air. C'était la première fois que Mierck s'approchait du prisonnier. Pour Matziev, c'était sa cinquième visite. Ils tournèrent autour du petit Breton, comme s'il n'existait pas. Mierck leva la tête au ciel. Et parla des étoiles, sur le ton de la conversation. Il les désigna toutes à Matziev, donna leurs noms. C'était une de ses passions les étoiles, au juge. «Elles nous consolent des hommes, elles sont si pures... » Ce sont ses mots. Despiaux entendait tout, les propos et le claque­ment de dents du prisonnier qui ressemblait à un bruit de pierre tapée contre un mur. Matziev sor­tit un cigare, en proposa un au juge, qui refusa. Ils discoururent encore tous deux quelques ins­tants des astres, de la lune, du mouvement des planètes, la tête tournée vers la voûte lointaine. Puis, comme piqués par une pointe, ils en vinrent au prisonnier.

Cela faisait trois heures qu'il était dans le froid. Et pas n'importe quel froid. Lui, les étoiles, il avait eu tout le temps de les détailler, avant que ses paupières ne se collent tout à fait à cause de ses larmes qui avaient gelé.

Le colonel lui promena la braise de son cigare sous le nez, plusieurs fois, en lui posant toujours la même question. Le gars ne répondait même plus, il gémissait. Au bout d'un petit moment, les gémissements ont fini par énerver le colonel.

«Êtes-vous un homme ou une bête ? » qu'il lui gueula dans l'oreille. Pas de réaction. Matziev jeta son cigare dans la neige, empoigna le pri­sonnier toujours attaché à l'arbre et le secoua. Mierck contemplait le spectacle en soufflant sur ses doigts. Matziev laissa retomber le corps gre­lottant du petit Breton, puis il regarda à droite et à gauche, comme pour y trouver quelque chose. Mais il ne trouva rien, sauf une idée, une belle idée de salaud dans sa tête faisandée.

«Tu as peut-être encore un peu trop chaud, non? qu'il dit à l'oreille du gamin. Je vais te rafraîchir les idées, mon gaillard ! » Et il prit dans sa poche un couteau de chasse qu'il déplia. Puis il fit sauter tous les boutons de la vareuse du petit Breton, un par un, avec méthode, et ensuite ceux de sa chemise, puis il fendit dlun coup son maillot. Il enleva ses habits précautionneuse­ment, et le torse nu du prisonnier apporta une grande tache claire dans la pénombre de la cour. Quand Matziev eut fini avec le haut, il fit de même avec le pantalon, le caleçon et la culotte. Il trancha les lacets des chaussures, puis enleva celles-ci lentement, en sifflotant son Caroline et ses souliers vernis. Le gamin hurlait, secouait la tête comme un fou. Matziev se releva : le prison­nier était complètement nu à ses pieds.

« Ça va mieux comme cela ? Te sens-tu plus à l'aise? Je suis certain que la mémoire mainte­nant va te revenir... »

II se tourna vers le juge et celui-ci lui dit : «Rentrons, je commence à prendre froid...» Tous deux rirent de cette bonne plaisanterie. Et tous deux rentrèrent manger la grande crêpe aux pommes, toute fumante, que Louisette venait de déposer sur la table, avec le café et la bouteille de mirabelle.

Despiaux regardait le ciel de juin, aspirait sa douceur. La nuit venait à petits pas. Je ne faisais rien que de l'écouter, et aussi d'appeler le gar­çon pour que nos verres jamais ne soient vides. Il y avait beaucoup de monde, frivole et joyeux, autour de nous, sur la terrasse, mais je crois bien que nous étions seuls, et que nous avions froid.

«J'étais devant la fenêtre, un peu en retrait, continua Despiaux. Je ne pouvais pas détacher mon regard du corps du prisonnier. Il s'était mis en boule, comme un chien, autour du pied de l'arbre, et je le voyais bouger, il était tout agité de tremblements, et ça n'arrêtait pas. Moi, je me suis mis à pleurer, je vous le jure, ça ajcoulé tout seul, et je n'ai pas fait d'efforts pour que ça s'ar­rête. Et le gamin s'est mis à pousser de longs cris, des cris de bête, comme on dit que les loups faisaient quand il y en avait encore dans nos forêts, et il a continué, et le juge et le colonel ont ri de plus belle à côté, je les entendais. Les cris du gamin, c'était des crocs qui vous rentraient dans le cœur. »

Mierck et Matziev, je les imagine debout, le nez contre les vitres, le cul devant le feu, un verre de fine à la main, le ventre prêt à péter du trop de nourriture, et leurs yeux vers le gamin nu qui se tordait sous le gel, le tout en bavardant de chasse au lièvre, d'astronomie ou de reliure. Ça, je l'imagine, mais je ne dois pas me tromper beau­coup.

 

Ce qui est sûr c'est qu'un peu plus tard Despiaux aperçut le colonel sortir une nouvelle fois, et venir vers le prisonnier, le toucher du bout de sa botte, à trois reprises, de petits coups dans le dos et le ventre, comme on fait pour vérifier si un chien est bien crevé. Le gosse tenta d'attra­per la botte, pour supplier sans doute, mais Mat­ziev le repoussa en lui écrasant le talon sur le visage. Le petit Breton gémit, puis il hurla de plus belle lorsque le colonel renversa sur sa poi­trine le contenu d'un broc d'eau qu'il tenait à la main.

Texte LA "La scène du crime"

Séquence II : Des âmes grises, des femmes fleurs et un monde qui s'éteint

 

Objets d’étude : le roman et ses personnages, la question de l'homme dans les genres argumentatifs

 

Problématique : comment le roman met-il en jeu l'ambivalence de l'homme dans l'écriture et dans l'histoire ?

 

LA : « La scène du crime »

 

Premier lundi de décembre. Chez nous. 1917. Un temps de Sibérie. La terre claquait sous les talons et le bruit résonnait jusque dans la nuque. Je me souviens de la grande couverture qu'on avait jetée sur le corps de la petite, et qui s'est vite trempée, et des deux argousins, Berfuche, un courtaud aux oreilles de cochon sauvage avec des poils dessus, et Grosspeil, un Alsacien dont la famille s'était expatriée quarante années plus tôt, qui le surveillaient près de la berge. Un peu en retrait il y avait le fils Bréchut, un gaillard pansu, les cheveux raides comme des poils de balai, qui triturait son gilet, ne sachant trop ce qu'il fallait faire, rester ou partir. C'est lui qui l'avait découverte dans l'eau en allant à son tra­vail. Il faisait des écritures à la capitainerie. Il en fait toujours, seulement il a vingt ans de plus et le crâne lisse comme une banquise.

Ce n'est guère gros un corps de dix ans, qui plus est mouillé par une eau d'hiver. Berfuche a tiré un coin de la couverture, puis a soufflé dans ses mains pour se réchauffer. Le visage de Belle de jour est apparu. Quelques corbeaux sont pas­sés sans bruit.

Elle ressemblait à une princesse de conte aux lèvres bleuies et aux paupières blanches. Ses che­veux se mêlaient aux herbes roussies par les matins de gel. Ses petites mains s'étaient fermées sur du vide. Il faisait si froid ce jour-là que les moustaches de tous se couvraient de neige à mesure qu'ils soufflaient l'air comme des tau­reaux. On battait la semelle pour faire revenir le sang dans les pieds. Dans le ciel, des oies balourdes traçaient des cercles. Elles semblaient avoir perdu leur route. Le soleil se tassait dans son manteau de brouillard qui s'effilochait de plus en plus. Même les canons semblaient avoir gelé. On n'entendait rien.

«C'est peut-être enfin la paix, hasarda Gross-peil.

La paix mon os ! » lui lança son collègue qui rabattit la laine trempée sur le corps de la petite.

On attendit les messieurs de V Ils arrivèrent enfin, accompagnés du maire qui avait la tête des mauvais jours, celle qu'on a quand on est tiré du lit à des heures peu chrétiennes, et qui plus est par un temps où on ne mettrait pas un chien dehors. Il y avait le juge Mierck, son greffier dont je n'ai jamais su le nom mais que tout le monde appelait Croûteux, en raison d'un vilain eczéma qui lui dévorait la moitié gauche de la face, trois gendarmes gradés qui ne se prenaient pas pour des demi-ronds de flan, et puis un mili­taire. Je ne sais pas ce qu'il faisait là le militaire, en tout cas, on ne l'a pas vu longtemps: il a tourné de l'œil très vite et il a fallu le porter au café Jacques. Ce pavaneur n'avait jamais dû approcher d'une baïonnette, sauf dans une armu­rerie, et encore ! Ça se voyait à son uniforme repassé impeccablement, et taillé comme pour un mannequin de chez Poiret. La guerre, il devait la faire près d'un bon fourneau en fonte, assis dans un grand fauteuil de velours, et puis la raconter le soir venu, sous des lambris dorés et des pampilles de cristal, à des jeunes filles en robe de bal, une flûte de Champagne à la main, parmi les flonflons perruques d'un orchestre de chambre.

Le juge Mierck, sous son chapeau Cronstadt et ses allures repues de bonne chère, c'était un pète-sec. Les sauces au vin lui coloraient peut-être les oreilles et le nez, mais elles ne l'attendrissaient pas. Il enleva la couverture lui-même, et regarda Belle de jour, longtemps. Les autres attendaient un mot, un soupir, après tout, il la connaissait bien, il la voyait tous les jours ou presque quand il allait se goinfrer au Rébillon. Il regarda le petit corps comme s'il s'était agi d'une pierre, oud'un morceau de bois: sans cœur, avec un œil aussi glacé que l'eau qui courait à deux pas.

«C'est la petite de Bourrache», lui murmura-t-on à l'oreille, d'un air de dire: «La pauvre petite, elle n'avait que dix ans, vous vous rendez compte, hier encore elle vous apportait le pain et lissait votre nappe.» Il fit la cabriole sur ses talons, d'un coup, vers celui qui avait osé lui par­ler. «Et alors, qu'est-ce que vous voulez que ça me foute ? Un mort c'est un mort ! »

 

Pour nous autres avant cela, le juge Mierck, c'était le juge Mierck, point à la ligne. Il avait sa place et il la tenait. On ne l'aimait guère mais on lui montrait du respect. Mais après ce qu'il dit en ce premier lundi de décembre, devant la dépouille trempée de la petite, et surtout, comment il le dit, bien cassant, un peu rieur, avec dans les yeux le vif du plaisir d'avoir un crime, enfin, un vrai - car c'en était un, on ne pouvait pas en douter ! -, dans ce moment de guerre où tous les assassins chô­maient dans le civil pour mieux s'acharner sous l'uniforme, après sa réponse donc, le pays lui tourna le dos, d'un coup, et ne songea plus à lui qu'avec dégoût.

Texte incipit "Les âmes grises"

Séquence II : Des âmes grises, des femmes fleurs et un monde qui s'éteint

 

Objets d’étude : le roman et ses personnages, la question de l'homme dans les genres argumentatifs

 

Problématique : comment le roman met-il en jeu l'ambivalence de l'homme dans l'écriture et dans l'histoire ?

 

Incipit Les âmes grises P. Claudel 2003

 

Si on me demandait par quel miracle je sais tous lesfaits que je vais raconter, je répondrais que je les sais, un point c'est tout. Je les sais parce qu'ils me sont familiers comme le soir qui tombe et le jour qui se lève. Parce que j'ai passé ma vie à vouloir les assembler et les recoudre, pour les faire parler, pour les entendre. C'était jadis un peu mon métier.

Je vais faire défiler beaucoup d'ombres. L'une surtout sera au premier plan. Elle appartenait à un homme qui se nommait Pierre­-Ange Destinat. Il fut procureur à V., pendant plus de trente ans, et il exerça son métier comme une horloge mécanique qui jamais ne s'émeut ni ne tombe en panne. Du grand art si l'on veut, et qui n'a pas besoin de musée pour se mettre en valeur. En 1917, au moment de l'Affaire, comme on l'a appelée chez nous tout en sou­lignant la majuscule avec des soupirs et des mimiques, il avait plus de soixante ans et avait pris sa retraite une année plus tôt. C'était un homme grand et sec, qui ressemblait à un oiseau froid, majes­tueux et lointain. Il parlait peu. Il impressionnait beaucoup. Il avait des yeux clairs qui semblaient immobiles et deslèvres minces, pas de moustache, un haut front, des cheveux gris.

V. est distant de chez nous d'une vingtaine de kilomètres. Une vingtaine de kilomètres en 1917, c'était un monde déjà, surtout en hiver, surtout avec cette guerre qui n'en finissait pas et qui nous amenait un grand fracas sur les routes, de camions et de charrettes à bras, et des fumées puantes ainsi que des coups de tonnerre par milliers car le front n'était pas loin, même si de là où nous étions, c'était pour nous comme un monstre invisible, un pays caché. Destinat, on l'appelait différemment selon les endroits et selon les gens. À la prison de Y., la plupart des pensionnaires le surnom­maient Bois-le-sang. Dans une cellule, j'ai même vu un dessin au couteau sur une grosse porte en chêne qui le représentait. C'était d'ailleurs assez ressemblant. Il faut dire que l'artiste avait eu tout le temps d'admirer le modèle durant ses quinze jours de grand procès.

Nous autres dans la rue, quand on croisait Pierre-Ange Destinat, on l'appelait « Monsieur le Procureur». Les hommes soulevaient leur casquette et les femmes modestes pliaient le genou. Les autres, les grandes, celles qui étaient de son monde, baissaient la tête très légère­ment, comme les petits oiseaux quand ils boivent dans les gouttières. Tout cela ne le touchait guère. Il ne répondait pas, ou si peu, qu'il aurait fallu porter quatre lorgnons bien astiqués pour voir ses lèvres bouger. Ce n'était pas du mépris comme la plupart des gens le croyaient, c'était je pense tout simplement du détachement.

Malgré tout, il yeut une jeune personne qui l'avait presque compris, une jeune fille dont je reparlerai, et qui elle, mais pour elle seule, l'avait surnommé Tristesse. C'est peut-être par sa faute que tout est arrivé, mais elle n'en a jamais rien su.

 

1 – Retrouvez les éléments d’un incipit traditionnel dans ce texte.

 

2 – En quoi sont-ils cependant ambivalents ?

Descriptif séquence I

OBJET D’ETUDE : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.

 

SEQUENCE I : Des personnages héroïques ?

Groupement de textes

 

Problématique : En quoi un personnage de fiction peut-il permettre au lecteur d’enrichir sa compréhension de la réalité historique ?

 

Pour l’exposé :

 

supports des lectures analytiques

(photocopies)

Groupementde textes

 

 

« La mort de Gavroche », Les Misérables Victor Hugo, 1862

«  Fabrice à Waterloo » Stendhal La chartreuse de Parme, 1839

"M'Bossolo et Ripoll" L. Gaudé Cris 2001

 

 

 

 

Pourl’entretien

 

 

Textes complémentaires

 

Le héros romanesque :

«  Le combat d’Yvain contre le chevalier noir » » Yvain ou le chevalier au lion , Chrétien de Troyes, vers 1176

« Un portrait de D’Artagnan », Les trois mousquetaires, Alexandre Dumas, 1844

"Le portrait de Vautrin" Le père Goriot, Balzac, 1835

 

La figure du combattant :

«  Bardamu à la guerre » Céline, Voyage au bout de la nuit 1932

"La blessure d'Anthime", 14, Jean Echenoz, 2012

"le retour" : L. Mauvignier Des hommes 2009

 

La figure de l'héroïne :

" O beaux cheveux d'argent" Sonnet 91, Les regrets, Du Bellay, 1556

"Le portrait de mademoiselle de Chartres", La princesse de Clèves, Madame De La Fayette, 1678

« Les lectures d’Emma », Madame Bovary, Flaubert, 1857

"Je suis Esclarmonde" C. Martinez, Du domaine des murmures, 2011

 

 

Histoire des Arts

 

 

Le mythe napoléonien «  Bonaparte au pont d’Arcole » Gros (1796), « Les pestiférés de Jaffa » Gros (1804).

Pistes d’étude et approches synthétiques

 

Le héros en jeu dans le romanesque : épique, symbolique, antihéroïque : caractéristiques.

 

 

 

Lecture cursive

 

La mort du roi Tsongor Laurent Gaudé, (2002)

 

Activités proposées à la classe

 

 

L'épique: « Chevalier terrassant le dragon » tapisserie anonyme XIII, enluminure « Yvain ou le chevalier au lion » anonyme XIIIème,

La figure féminine vue par un peintre, Manet : « Olympia » Manet 1863, « Nana », Manet 1877