12/11/2014

Histoire des arts : héros en tous genres

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Notes pour histoire des arts : mythe napoléonnien

Notes pour histoire des arts séquence I

 

Autour du mythe napoléonien

 

Dates : coup d’état du 18 Brumaire (1799)

1804 : sacre

1815 : Waterloo et exil

1821 : mort

1823 : publication du Mémorial

184O : retour des cendres aux Invalides

 

« Bonaparte au pont d’Arcole » Gros 1798

 

Arcole nov 1796. Campagne d’Italie, Bonaparte à la tête de l’armée Républicaine. Italie dominée par la puissance autrichienne But officiel = étendre les idées révolutionnaires. Et campagne qui sera le tremplin de sa carrière et début propagande personnelle (journaux et commande de tableaux)

Episode légendaire : seul moyen de vaincre = traverser un petit pont enjambant un rivière, soldats hésitent, B. prit un étendard et s’élança.

Première image du mythe napo = le combattant héroïque qui entraîne ses troupes, étendard et sabre à la main pr arracher la victoire par sa seule bravoure + un combattant en mouvement, jeune, dynamique, un combattant de la liberté.

  • La figure du chef : visage calme, serein, ds la bataille, ho providentiel, ho d’action : idéalisation des traits du visage + cheveux au vent, général révolutionnaire, dvt ses troupes, seul cf cadrage, pas d’ho, pas de pont

  • Le libérateur : tient à la main le drapeau de l’armée d’Italie, uniforme des généraux de la république

  • L’homme d’action : regarde ses troupes pr les entraîner à l’assaut. Arrière plan montre le danger, en pleine bataille, fumée, boulet encore fumant, terre dévastée par les combats.

 

« Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa » Gros 1804

Tableau réalisé 5 ans après les faits, œuvre de commande, juste avt le couronnement de Napoléon empereur.

Revient sur une autre campagne militaire, la campagne d’Egypte. Région dominée par les Anglais = ennemis de la république + expédition scientifique, découvertes des richesses de l’Egypte Antique + ou – échec militaire ms réussite culturelle.

Tableau historique et légendaire : la peste avait commencé à toucher l’armée française, Bonaparte se rend à l’hôpital improvisé pr visiter les soldats malades

  • Représentation d’une légende, figure de Bonaparte = centrale, oriente la lecture du tableau = un homme fort, un chef, ms proche de ses hommes, sans peur de la contagion, touche un bubon d’un malade cf le roi qui touchait les écrouelles, geste calqué sur la royauté, légitimation du pouvoir impérial, pouvoir « divin » + homme qui distribue du pain = concomitance des gestes qui laisse penser que cette distribution et ses soins sont liés à Bonaparte, générosité, humanité bienveillante pr ses hommes.

Danger de la contagion et de la maladie montré par l’étalement des corps malades qui l’entourent au premier plan.

Bonaparte indifférent au danger + pas de dégoût cf autre général qui se bouche la bouche et le nez.

  • Pouvoir légitimé aussi car Bonaparte = chef militaire victorieux cf à l’arrière plan les murailles de la ville vaincue et drapeau français surdimensionné qui flotte sur la ville.

  • Début de l’orientalisme, goût pr l’exotisme // romantisme, thème macabre : situation extrême : face à face d’un individu exceptionnel et de la mort

 

Causes de la légende napoléonienne = diverses

Propagande orgnaisée par Napo ds presse dès la campagne d’Italie, Bonaparte victorieux, devient très pop puis après prise de pouvoir

Coup d’état du 18 Brumaire présenté comme un acte de sauvetage de la France face au désordre, rétablissement de l’ordre, de la discipline … + pdt les guerres : large diffusion des bulletins de la GA

Commande de tableaux, réalisation de gravures, images d’Epinal, très largement diffusées ds les campagnes

Légende dorée = légende du « petit caporal », proche de ses soldats + homme providentiel et vie comme une épopée extraordinaire, homme de la rupture, pas aristocrate, réussite exceptionnelle, parti de rien, méritocratie révolutionnaire.

Destin romantique : ampleur des victoires // ampleur des défaites, contraste entre une apogée étonnante et une chute brutale et totale, fatale, sorte de tragédie.

// génération perdue romantique y voit le regret d’une liberté, nostalgie d’un passé glorieux face à l’ennui que leur inspire l’époque de la Restauration, fin d’un idéal, contraste entre la gloire et l’exil, la misère, la solitude du chef vaincu, sorte de martyr « littéraire »

Cf Stendhal = Fabrice + Julien Sorel : jeunesse marquée par les rêves de gloire et d’exotisme … (Fabrice à Waterloo)

Balzac : Le colonel Chabert + « Ce qu’il a commencé par l’épée, je le finirai par la plume »

Victor Hugo : la charge de la garde ds Les Misérables + les Châtiments , figure recrée de Napoléon I lui sert de support pour critiquer « Napoléon le petit » = Napoléon III ( « Histoire ou légende »)

Publication du Mémorial de sainte Hélène : efface les aspects tyranniques, construction d’une image exemplaire, redevient le soldat de la révolution, se montre comme unificateur de l’Europe, le champion des peuples opprimés par les monarchies. Grd succès + gravures qui circulent tjrs qui valorisent les élts de légende ex : Jaffa.

// légende noire = de l’ « ogre » à partir de 1812, née de la lassitude de la guerre et du poids des impôts.

 

 

11/11/2014

Textes complémentaires sur le notion d'héroines romanesques

OBJET D’ETUDE : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.

 

SEQUENCE I : Des personnages héroïques ?

 

Groupement de textes complémentaires sur la notion d'héroïnes romanesques

 

Problématique : En quoi un personnage de fiction peut-il permettre au lecteur d’enrichir sa compréhension de la réalité historique ?

 

Texte 1 : "O beaux cheveux d'argent" Sonnet 91 Les regrets 1556

 

O beaux cheveux d'argent mignonnement retors !

O front crespe et serein ! et vous face dorée !

O beaux yeux de cristal ! ô grand'bouche honorée,

Qui d'un large reply retrousses tes deux bords !

 

O belles dents d'ébène ! ô précieux trésors,

Qui faites d'un seul ris toute âme énamourée !

O gorge damasquine en cent plis figurée !

Et vous, beaux grands tétins, dignes d'un si beau corps !

 

O beaux ongles dorés ! ô main courte, et grassette !

O cuisse délicate ! et vous jambe grossette,

Et ce que je ne puis honnestement nommer !

 

O beau corps transparent ! ô beaux membres de glace !

O divines beauté ! pardonnez-moi, de grace,

Si, pour estre mortel, je ne vous ose aimer.

 

Texte 2 : "Le portrait de mademoiselle de Chartres La princesse de Clèves Madame de La Fayette, 1678

 

Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.

 

 

Texte 3 : « les lectures d’Emma », Madame Bovary, Flaubert, 1857

 

Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d'être endormie ; et, tandis qu'il s'assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d'autres rêves.

Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C'est là qu'ils s'arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d'un palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu'ils contempleraient. Cependant, sur l'immensité de cet avenir qu'elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l'horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l'enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s'endormait que le matin, quand l'aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.

 

Texte 4 : "Le portrait d'Esclarmonde" Du domaine des murmures C. Martinez 2011

 

Je suis Esclarmonde, la sacrifiée, la colombe, la chair offerte à dieu, sa part.

J'étais belle, tu n'imagines, pas, aussi belle qu'une fille peut l'être à quinze ans, si belle et fine que mon père, ne se lassant pas de ma contempler, ne parvenait pas à se décider à me céder à un autre. J'avais hérité de ma mère une lumière sur la peau qui n'était pas commune. Derrière mon visage d'albâtre et mes yeux trio clairs, une flamme semblait vaciller, insaisissable.

Mais les seigneurs voisins guettaient leur proie.
J'étaos l'unique fille et j'aurais belle dot.

Parmi les vigoureux fils que Dieu avait offert à mon père, parmi ses compagnons d'armes et leurs jeunes écuyers, j'étais oiseau et je chantais à toute heure, je chantais dans le fracas des sabots et des armes ce que Pudeur m'interdisait de dire. Je résonnais comme une cloche de verre au centre du jardin clos où l'on me tenait aux beaux jours, cousues sur cette tapisserie "mille-fleurs" au milieu des redoncules et des Glaïels sauvages arrachés aux prairies du pays, et ma voix montait vers Dieu, légère et claire, ma voix montait telle la fumée d'Abel.

Tous parlaient au pays de cette jouvencelle, de ce doux ange, si bien gardé aux Murmures, posé sur le frais gazon de son pré haut et l'on disait qu'il suffisait pour gagner le château, planté au bord de sa falaise, de suivre par la forêt cette voix tojours vive, voix que seule la nuit pouvait éteindre.

J'avais été dessinée, modelée par les paroles des hommes. Nous l'étions toutes, mais mon père sans doute était meilleur sculpteur, il avait oublié de mes parler des défauts de mon sexe et avait chassé son chapelain qui ne savait se taire ! Imagine comme on devait rêver de cette pucelle, douce et sage, de ce chant de vierge qui guidait, du trésor qui m'était attaché, de cette enfant tant aimée par son père !

Mais, de mon désir, nul ne se souciait.

Qui se serait égaré à questionner une jeune femme, fût-elle princesse, sur son vouloir?

Mon père, pourtant, était doux pour moi parmi les gens de guerre. Il s'opposait juste absolument à m'envoyer là où Dieu me réclamait. Il me refusait le couvent qui m'aurait arracher à lui plus sûrement qu'un mariage.

(...) Et c'était cet homme-là, ce Lothaire de Montfaucon, qui, m'entraît dans le jeu courtois. Tentant de civiliser son désir, un genou à terre, il m'implorait de lui accorder un baiser. Toutes ces histoires de braves chevaliers aux ordres de leur Dame ne m'intéressaient pas ! D'autres guettaient sans doute les troubadours, d'autres se délectaient des chants d'amour, de cette capitulation de la dame après un long siège. Se demandant, anxieuses, si le champion prendrait sa mie. Moi, j'avais cessé de trembler pour ces jeunes gens en armes, j'avais compris que la belle succombait toujours dans ces contes bleus, que le chavalier gagnait toutes ses batailles. Comment douter de sa puissance ? La lutte, ô combien inégale, était perdue d'avance. La dame se devait d'acceptr les hommages, elle mettait à l'épreuve et, les obstacles passés, s'offrait en récompense à celui qui avait su être patient et ne s'était pas contenté de délacer sa culotte. Ces récits étaient chantés pour lui seul, seul véritable héros de la fin Amor. Raffinement des hommes violents pour lesquels prendre était sans doute devenu jeu trop aisé.

 

 

LA " la mort de Gavroche": proposition professeur de plan détaillé

OBJET D’ETUDE : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.

 

SEQUENCE I : Des personnages héroïques ?

Groupement de textes

Problématique : En quoi un personnage de fiction peut-il permettre au lecteur d’enrichir sa compréhension de la réalité historique ?

 

I Le récit d’une scène historique, mise en scène pour créer une tension dramatique propre à tenir le lecteur en haleine.

1) Une scène historique

  • Evocation de l’émeute du 5 juin 1832, révolte pop contre régime monarchique, + ou – spontanée, peu organisée, insurgés peu armés. Classe pop représentée par Gavroche, gamin des rues. Se donne pour mission d’aider ses amis de la barricade en ramassant les cartouches non utilisées sur les cadavres. Action motivée par le contexte de l’action historique. + contexte spatial évoqué = combat de rue « barricade », « borne », « pavé ».

  • Forces en présence : C.L. de l’armée : « giberne, cartouchière, poire à poudre, cartouche, caporal, sergent, gardes nationaux, soldats, la banlieue » contre « les insurgés ». Mais une vision non objective : le narrateur est du côté des Républicains, de Gavroche cf titre du roman « Les Misérables » : un de ses représentants + « la barricade » = métonymie qui soude les insurgés en un groupe solidaire, solide,vs gardes nationaux « riaient en l’ajustant » : absence de pitié, pourtant Gavroche = un gamin inoffensif et attendrissant. + rôle de la chanson, inspirée d’une chanson pop avec allusion aux philosophes « Voltaire et Rousseau » = allusion aux idéaux de la révolution de 1789 + parodie des plaintes monarchistes qui accusaient ces philosphes des malheurs et atrocités de cette même révolution. + dépeint aussi la condition de Gavroche « Misère est mon trousseau » et son caractère (sorte de mise en abime) : « Je suis petit oiseau », et s’inscrit dans son histoire cf dernière strophe.

2) Scène dramatisée car organisée comme une scène de théâtre dont Gavroche est le principal acteur.

  • Centre de la scène et objet de tous les regards : « Le spectacle » est supervisée par un narrateur omniscient = lecteur spectateur comme les insurgés dans le « on n’osait » + « le suivaient des yeux », les gardes nationaux «  on le visait » et « on eût dit », « on ne sait » : narrateur et ses commentaires sur le personnage.

  • Tonalité dramatique qui domine : progression du texte : balle par balle qui rapprochent du personnage « une troisième renversa son panier », mort inévitable « épouvantable », ms attitude inconsciente et provocatrice de Gavroche s’oppose au danger réel : « Il se dressa tout droit ». Danger rappelé par les émotions de la barricade : « on n’osait lui crier de revenir de peur d’appeler l’attention sur lui », « haletants d’anxiété ». Opposition héros antithèse «  la barricade tremblait, lui, il chantait » : insistance sur la différence par la forme emphatique (répétition du pronom personnel, objet et sujet). Face à la gravité des adultes, dramatisation crée par l’insouciance du gamin des rues cf les élts qui renvoient à une attitude infantile, légère et joyeuse : jeu de mots « une poire à poudre » / une poire « pour la soif » + « humour « Voilà qu’on me tue mes morts » + CL « taquinait, des pieds de nez, jeu de cache cache, une pichenette » … attitude bravache « il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l’œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient » : sorte de figure de proue, capitaine, cf métonymie « l’œil » pour le regard, seul contre tous + amplification de l’image par le rythme croissant : 2 / 5 / 5 / 13

3) Dramatisation de la scène par la construction d’un suspens, mort inévitable mais le récit en est à la fois annoncé et ralenti.

(Pour susciter l’attente, faire naître et croître chez le lecteur l’impatience de voir se produire le dénouement de la scène de suspense, le premier moyen est de ralentir la narration pour retarder le dénouement. Pour ralentir la narration, plusieurs procédés sont possibles : le narrateur, entre deux actions de premier plan fait une pause descriptive, ou inter­vient dans le récit pour porter un jugement, apporter un commentaire, donner une expli­cation concernant l’action ou les personnages. Il peut encore revenir en arrière (analepse) ou de se projeter dans le futur de l’histoire qu’il raconte (prolepse))

  • Première partie du texte : actions de Gavroche, avec certaines pauses : les couplets + précisions = énumération des actions au PS, son attitude, cf aussi troisième balle qui se rapproche, danger imminent ms rythme tranquille des actions, précises = sang-froid « il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées » : sorte de « zoom ». Quatrième et cinquième balle ne semblent pas le toucher, pas de nécessité fictionelle.

  • Puis, paragraphe résumé à l’imparfait itératif, grandit l’action du personnage et retarde la fin. Action centrale  « Il répondait à chaque décharge par un couplet » = ce qui était détaillé avant. Ralentissement de l’action pour créer le suspens, retarder la mort et augmenter émotion du lecteur, son empathie avec le personnage. Imparfait de répétition : comme si l’action se répétait sans cesse, ne se terminait pas. «  On le visait sans cesse, on le manquait toujours » : alexandrin au rythme binaire + parallélisme syntaxique, antithèse entre les deux verbes, ms éternité dite dans les deux adverbes temporels. Immobilité du temps, comme suspendu autour des quelques gestes du personnage « Les insurgés le suivaient des yeux », seul gavroche bouge. Pourtant, mort annoncée « Cela continua quelque temps ».Suspens créé aussi dans ce paragraphe par les commentaires du narrateur, nombreuses comparaisons et métaphores.

  • Mort en deux temps = même effet « ralenti » : « Une balle pourtant », « chanceler puis s’affaissa » : deux verbes / commentaire du narrateur « il y avait de l’Antée ... » qui pourrait laisser croire que le gamin peut encore être sauvé, car conjonction « mais » / chanson / « Une seconde balle » = «  s’abattit (…), et ne remua plus ».

 

II La construction de la figure héroïque : du gamin des rues au grandissement épique et symbolique.

1) Un héros admirable par son agilité enfantine et son courage, provocateur.

  • Agilité, ne tient pas compte du danger, est capable de tous les possibles : «  Il rampait, galopait : changement immédiat de posture et de vitesse + « à plat ventre, à quatre pattes » + succession de verbes d’action «  se tordait, glissait, ondulait, serpentait » = rythme rapide et amplification par les deux dernières propositions coordonnées « serpentait d’un mort à l’autre et vidait la giberne ou la cartouchière » image du reptile qui se faufile partout + la comparaison «  comme un singe ouvre une noix » = facilité, jeu. Reprise même procédé dans paragraphe itératif «  Il se couchait, puis se redressait », « disparaissait, reparaissait» : accumulation de verbes d’actions caractère incessant de son activité, de ses mvts, accumulation de propositions brèves et juxtaposées, répétition des terminaisons à l’imparfait = vitesse de la phrase // vitesse du personnage, intouchable car tjrs en action.

  • Agilité d’un enfant qui s’amuse cf « ripostait à la mitraille par des pieds de nez » mais d’une inconsciente, d’une innocence, mise en valeur de son sang froid et courage, sait ce qu’il fait, accomplit soigneusement sa mission face au danger, souligné par la deuxième partie de la phrase, « cependant » : connecteur qui souligne sa détermination dev par les trois propositions juxtaposées, et parallélisme syntaxique « pillait les cartouches, vidait les gibernes, remplissait son panier » : une proposition pour chaque geste = calme + rythme croissant des propositions : 4 / 5 / 5 / 7 : le travail est héroîque et méthodique + antithèse des verbes «  vidait, remplissait » : mouvement efficace, rapide.

 

2) Un héros épique

  • Le gamin des rues devient un être merveilleux, transformation en figure légendaire, appartenant au monde du surnaturel. « C’était le moineau becquetant les chasseurs » métaphore Gavroche = moineau ( cf « Je suis un oiseau »), oiseau des villes, quotidien, ordinaire, banal auquel on ne prête pas attention, sans importance // Gavroche = « oiseau des rues » Ms inversion ici = proie qui attaque les chasseurs. Faiblesse de l’attaque, victoire illusoire, mais qd même anormalité « magique » cf «  charmant » au sens de charme magique, envoûtant. + gradation soutenue par rythme ternaire «  ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme, c’était un étrange gamin fée » : créature fantastique, n’a plus d’âge, n’a plus de sexe, identité autre + « enfant feu follet » : univers du conte merveilleux, légereté, apparition, disparition, mystère, apparition féerique. + oxymore « nain invulnérable de la mêlée » comme dans les romans de chevalerie (allusion à Daid et Goliath ?) + personnification «  les balles couraient après lui » : course poursuite, protection magique, force surnaturelle qui le protège. + apparition du personnage de la mort ds métaphore « face camarde du spectre », Gavroche l’affronte et la renvoie avec un geste d’enfant « pichenette »

  • Dimension mythologique. Antée = fils de Gaïa = la Mère-Terre. Héros invincible car reprenait des forces quand touchait la terre. Gavroche comparé à ce géant + « pygmée » = antithèse petitesse/grandeur, mais connotation guerrières et légendaires, mystère d’autres civilisations primitives + lien avec la magie le pavé de Paris = la terre d’où Gavroche tire sa force et se régénère. + Apothéose finale : oxymore « petite grande âme » dimension spirituelle et atteint l’éternité cf les dieux qui transformaient les mortels qu’ils aiment en en étoiles ou constellations ( ex Petite Ourse = Callisto). Apothéose religion, ms élection d’un être exceptionnel. Oxymore souligne encore l’exception car « petit » // chanson un être ordinaire, une mort euphémisée « Je suis tombé par terre »/ « Le nez dans le ruisseau ».

3) Un héros symbolique

  • Symbole d’une classe sociale opprimée par le pouvoir, les miséreux, les laissés pour compte, ceux qu’on ne voit pas « moineau », ceux qui n’ont pas la parole cf chanson. Allitération « Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade », adjectif apposé connote une excécution, enfant qui se sacrifie à une cause «  Toute la barricade poussa un cri » : mort qui bouleverse, mais aussi qui unit contre elle. + « une balle pourtant » et personnification « plus traître que les autres » = injustice de cette mort = injustice du pouvoir qui tue. La trahison est du côté du pouvoir. + pathétique de l’image finale « un long filet de sang rayait son visage », « il éleva les deux mains en l’air » : provocation jusque dans la mort symbole de la lutte désespérée contre l’oppression, de la résistance. + Force du peuple opprimé « il s’abattit », chute brutale et violente comme un arbre, peuple qui ne peut encore prendre sa place ms meurt vainqueur, en quelque sorte.

  • Héros porte-parole d’une lutte révolutionnaire, d’une prise de position politique cf V. Hugo en exil pendant l’écriture du roman en opposition avec le régime de Napoléon III. Chute du personnage ms sublimée par les euphémismes «  ne remua plus », venait de s’envoler » ange pureté // violence du pouvoir qui le fait taire : ne finit pas sa chanson. Dimension littéraire du personnage : un de ces Misérables, représentant d’une volonté littéraire (et idéologique) de dresser un tableau leur rendant justice. Par antonomase ; postérité de Gavroche, est devenu un nom commun désignant les gamins de paris, chapardeurs, débrouillards, touchants, gouailleurs, vivant de rien, mais joyeux et débordants d’énergie moqueuse.

 

On peut conclure de cette analyse de l’extrait « La mort de Gavroche » que le souci réaliste apparaît finalement comme secondaire, il s’agit moins de rendre compte, objectivement, de la révolte de 1832 que de faire de celle-ci un exemple caractéristique de toutes les répressions sanglantes qui ont jalonné le XIX ème siècle. En s’attardant sur un personnage, soit, représentatif d’une classe sociale réelle, mais auquel il est donné une dimension morale, la reconstitution d’une scène historique sert de support à l’émergence d’une figure héroïque, à la fois épique et dramatique. Il s’agit d’émouvoir le lecteur mais aussi de lui faire prendre conscience de l’oppression du pouvoir envers le peuple des « Misérables »,de la beauté grandiose de la résistance, de l’injustice faite à l’innocence et à l’espoir d’un renouveau.

Ouverture : « La liberté guidant le peuple » Delacroix .

 

 

 

 

Textes complémentaires "les héros romanesques"

OBJET D’ETUDE : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.

 

SEQUENCE I : Des personnages héroïques ?

 

Groupement de textes complémentaires sur la notion de héros de fiction

 

Problématique : En quoi un personnage de fiction peut-il permettre au lecteur d’enrichir sa compréhension de la réalité historique ?

 

Texte 1 : «  le combat d’Yvain contre le chevalier noir » » Yvain ou le chevalier au lion , Chrétien de Troyes, vers 1176

 

Aussitôt qu’ils se furent mutuellement aperçus, les chevaliers se précipitèrent l’un contre l’autre et montrèrent par leurs actes qu’ils se haïssaient mortellement tous les deux. Chacun a une lance dure et forte et ils se donnent de si grands coups qu’ils transpercent tous deux leurs écus suspendus à leurs cous, que leurs hauberts se déchirent, que leurs lances se fendent et volent en éclats et que les tronçons sautent en l’air. Ils s’attaquent à l’épée, et, à force de frapper, ils finissent par couper les courroies des écus et par déchiqueter entièrement ces derniers, et par-dessus et par dessous, si bien que les lambeaux en pendent et qu’ils ne peuvent ni s’en couvrir ni s’en protéger. Ils se frappent de leurs épées étincelantes sur les flancs, sur les bras et sur les hanches. Férocement, ils s’affrontent, sans jamais bouger de la même position, pas plus que s’ils étaient deux rochers. Jamais encore deux chevaliers n’avaient été aussi acharnés à hâter leur mort.

Ils n’ont aucune envie de gaspiller leurs coups, car ils les assènent du mieux qu’ils peuvent. Les heaumes se cabossent et fléchissent et les mailles des hauberts volent, si bien qu’ils s’ôtent pas mal de sang. […] Tous deux ont un si grand courage, qu’à aucun prix l’un n’abandonnerait à l’autre un seul pied de terrain, s’il ne le blessait à mort. Sur un point précis ils se comportèrent en hommes parfaitement respectueux des règles : pas un instant, à aucun endroit, ils ne frappèrent ni ne blessèrent leurs chevaux ; ce n’était ni leur intention, ni leur façon de faire. Mais, continuellement, ils se tinrent à cheval, sans mettre pied à terre une seule fois ; ainsi le combat en fut-il plus beau.

À la fin, monseigneur Yvain fendit en quatre le heaume du chevalier. Sous l’effet du choc, l’autre fut ébranlé comme par un coup de tonnerre et vidé de sa force ; il se trouva paralysé. Jamais encore il n’avait essuyé un coup aussi terrible : notre héros lui avait fendu la tête jusqu’au cerveau, au point que les mailles de son heaubert brillant étaient teintes de cervelle et de sang. L’autre en ressentit une si grande douleur qu’il s’en fallut de peu que son coeur ne lui défaillît. S’il s’enfuit, il ne se mit pas dans son tort, car il se sentait blessé à mort ; il ne lui servait à rien de se défendre. Se ressaisissant, il s’enfuit aussitôt vers son château à bride abattue.

 

Texte 2 : « un portrait de D’Artagnan », Les trois mousquetaires, Alexandre Dumas, 1844

 

Un jeune homme... - traçons son portrait d'un seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur céleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d'astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d'une espèce de plume, l'oeil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.
     Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable, qu'elle fut remarquée : c'était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l'application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l'apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d'heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu'à son cavalier.
    Et cette sensation avait été d'autant plus pénible au jeune d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu'il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il fût, une pareille monture ; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d'Artagnan père. Il n'ignorait pas qu'une pareille bête valait au moins vingt livres ; il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné n'avaient pas de prix. Avec un pareil vade-mecum, d'Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de Cervantès, auquel nous l'avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d'historien nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulta qu'il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu'à Meung, et que l'un dans l'autre, il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour ; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, et l'épée ne sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du malencontreux bidet jaune n'épanouît bien des sourires sur les visages des passants ; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille respectable et qu'au-dessus de cette épée brillait un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si l'hilarité l'emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne rire que d'un seul côté, comme les masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu'à cette malheureuse ville de Meung.

 

Texte 3 Balzac Le père Goriot"le portrait de Vautrin",1835

Entre ces deux personnages et les autres, Vautrin, l'homme de quarante ans, à favoris peints, servait de transition. Il était un de ces gens dont le peuple dit : Voilà un fameux gaillard ! Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point. Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l'avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant : « Ça me connaît. » Il connaissait tout d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l'étranger, les affaires, les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par trop, il lui offrait aussitôt ses services. Il avait prêté plusieurs fois de l'argent à madame Vauquer et à quelques pensionnaires ; mais ses obligés seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de résolution. A la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d'une position équivoque. Comme un juge sévère, son oeil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments. Ses mœurs consistaient à sortir après le déjeuner, à revenir pour dîner, à décamper pour toute la soirée, et à rentrer vers minuit, à l'aide d'un passe-partout que lui avait confié madame Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi était-il au mieux avec la veuve, qu'il appelait maman en la saisissant par la taille, flatterie peu comprise ! La bonne femme croyait la chose encore facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour presser cette pesante circonférence. Un trait de son caractère était de payer généreusement quinze francs par mois pour le gloria qu'il prenait au dessert. ( …) Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il eût jeté son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté comme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'épouvantable profondeur de son caractère. Souvent une boutade digne de Juvénal, et par laquelle il semblait se complaire à bafouer les lois, à fouetter la haute société, à la convaincre d'inconséquence avec elle-même, devait faire supposer qu'il gardait rancune à l'état social, et qu'il y avait au fond de sa vie un mystère soigneusement enfoui.

 

Texte 4 : Philippe Claudel, "incipit" Le rapport de Brodeck 2008

 

Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.

Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.

Mais les autres m'ont forcé : «  Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dit, tu as fait des études. » J'ai répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs, et qui ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : « Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ça suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront. Et en plus, tu as la machine. »

La machine, elle est très vieille. Plusieurs de ses touches sont cassées. Je n'ai rien pour la réparer. Elle est capricieuse. Elle est éreintée. Il lui arrive de se bloquer sans m'avertir comme si elle se cabrait. Mais cela, je ne l'ai pas dit car je n'avais pas envie de finir comme l'Anderer.

Ne me demandez pas son nom, on ne l'a jamais su. Très vite les gens l'ont appelé avec des expressions inventées de toutes pièces dans le dialecte et que je traduis : Votlaugâ - Yeux pleins - en raison de son regard qui lui sortait un peu du visage ; De Murmelnër- le Murmurant - car il parlait très peu et toujours d'une petite voix qu'on aurait dit un souffle ; Mondlich - Lunaire - à cause de son air d'être chez nous tout en n'y étant pas ; Gekamdorhin - celui qui est venu de là-bas.

Mais pour moi, il a toujours été De Anderer - l'Autre -, peut-être parce qu'en plus d'arriver de nulle part, il était différent, et cela, je connaissais bien : parfois même, je dois l'avouer, j'avais l'impression que lui, c'était un peu moi.

Son véritable nom, aucun d'entre nous ne le lui a jamais demandé, à part le Maire une fois peut-être, mais il n'a pas, je crois, obtenu de réponse. Maintenant, on ne saura plus. C'est trop tard et c'est sans doute mieux ainsi. La vérité, ça peut couper les mains et laisser des entailles à ne plus pouvoir vivre avec, et la plupart d'entre nous, ce qu'on veut, c'est vivre. Le moins douloureusement possible. C'est humain. Je suis certain que vous seriez comme nous si vous aviez connu la guerre, ce qu'elle a fait ici, et surtout ce qui a suivi la guerre, ces semaines et ces quelques mois, notamment les derniers, durant lesquels cet homme est arrivé dans notre village, et s'y est installé, comme ça, d'un coup.

Pourquoi avoir choisi notre village ? Il y en a tellement des villages sur les contreforts de la montagne, posés entre les forêts comme des æufs dans des nids, et beaucoup qui ressemblent au nôtre. Pourquoi avoir choisi justement le nôtre, qui est si loin de tout, qui est perdu ?

 

Tout ce que je raconte, le moment où ils ont dit qu'ils voulaient que ce soit moi, ça s'est passé à l'auberge Schloss, il y a environ trois mois. Juste après... juste après le... je ne sais pas comment dire, disons l'évènement, ou le drame, ou L'incident. A moins que je dise l'Ereigniës. Ereigniës, c'est un mot curieux, plein de brumes, fantomatique, et qui signifie à peu près < la chose qui s'est passée >>. C'est peut-être mieux de dire cela avec un terme pris dans le dialecte, qui est une langue sans en être une, mais qui épouse si parfaitement les peaux, les souffles et les âmes de ceux qui habitent ici. L'Ereigniës, pour qualifier l'inqualifiable. Oui, je dirai l'Ereigniës.

Texte LA " Cris" Laurent Gaudé

OBJET D’ETUDE : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.

 

SEQUENCE I : Des personnages héroïques ?

Groupement de textes

 

Problématique : En quoi un personnage de fiction peut-il permettre au lecteur d’enrichir sa compréhension de la réalité historique ?

 

 

LA " M'Bossolo et Ripoll", Cris, Laurent Gaudé

 

 

M’BOSSOLO

Tu te demandes où tu vas et qui te parle. Je suis M’Bossolo, camarade. Tu reviens à toi. Je sens ton corps qui s’agite sur moi. C’est bien. Accroche-toi. Mais reste calme. Ne me fais pas glisser. Je n’aurais pas la force de me relever. Tu es mon frère, camarade. Je te ramènerai à toi.

RIPOLL

Mes yeux clignent. Et la nuit profonde est coupée d’éclairs. Je retrouve la tourmente du front, le temps de quelques secondes. Puis je la reperds. Je vois des hommes, que je ne peux compter, je les vois s’agiter autour de moi, ils parlent parfois, mais je ne comprends pas ce qu’ils disent. Je vois des hommes et ce sont les hommes de la nuit. Ils m’ont agrippé et me traînent, je vois leur peau brûlée tout entière, leur peau lisse et noire, plus sombre que la boue. Et je me demande ce qu’ils attendent de moi. Ce sont peut-être les ombres chargées de porter mon corps jusqu’au cœur de la terre. Je voudrais leur demander, mais je sais que je n’ai pas cette force et je n’essaie même pas. Je me laisse porter par les ombres de la terre, j’appartiens au cortège des damnés.

LE MÉDECIN

Les nôtres ont décidés de faire tomber sur les positions ennemies une pluie d’obus. Avec ce qu’il nous reste. Pour stabiliser le front. Et pour que nous puissions aller chercher nos blessés. Le déluge de métal reprend. Mais sur le continent d’en face. Un régiment d’Africains est venu en renfort. Nous avons vu arriver cette aide improbable et nous sommes restés bouche bée devant ces hommes venus de nulle part qui avaient encore la force de plonger dans la tourmente pour aller chercher nos blessés.

RIPOLL

Un homme me porte sur son dos. Il a dit son nom. Il le répète plusieurs fois. Il dit, « Je suis M’Bossolo. » Il me parle, je crois. Voix chaude qui coule sur mes plaies. Je n’ai pas la force de répondre. Mais ne cesse pas de parler, camarade. Parle-moi. Je comprends, entre deux syncopes, je comprends que les hommes de la nuit me ramènent.

M’BOSSOLO

Ne pense plus à tes frères, camarade. Ne pense plus à rien. Je suis infatigable. Je vais te porter jusqu’au bout. Rien ne nous arrêtera.

RIPOLL

 

Je te sens souffler sous mon poids. Mais tu ne m’abandonnes pas. Tu me ramènes. Je sens parfois un de tes compagnons qui propose de te remplacer mais tu ne veux pas. Tu veux aller jusqu’au bout. Me porter jusqu’au bout. Nous avançons. Je n’ai pas la force de te dire merci. Mais nous sommes frères, M’Bossolo. Ne t’arrête pas. Ne me pose à terre que lorsque nous serons arrivés sur ton continent à toi. Je me laisse porter sur ton dos. Je flotte sur une colonne d’hommes épuisés. Pauvre humanité en marche qui porte ses blessés comme des divinités de bois. Laissez passer la procession des morts. Laissez passer M’Bossolo qui se tord sous mon poids. Laissez passer les hommes au visage noirci d’effroi.

Texte LA " Fabrice à Waterloo"

OBJET D’ETUDE : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.

 

SEQUENCE I : Des personnages héroïques ?

Groupement de textes

 

Problématique : En quoi un personnage de fiction peut-il permettre au lecteur d’enrichir sa compréhension de la réalité historique ?

 

LA : « Fabrice à Waterloo" La Chartreuse de Parme, Stenhal 1839

 

 

 

Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop ; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
– Les habits rouges ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l’escorte.
Et d’abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur ; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.
– Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité ; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :
– Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?
– Pardi, c’est le maréchal !
– Quel maréchal ?
– Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu’ici ?
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles ; il voulait suivre les autres : le sang coulait dans la boue.
« Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. » A ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout.

Texte LA (1) : "la mort de Gavroche"

OBJET D’ETUDE : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.

 

SEQUENCE I : Des personnages héroïques ?

Groupement de textes

Problématique : En quoi un personnage de fiction peut-il permettre au lecteur d’enrichir sa compréhension de la réalité historique ?

 

LA : « la mort de Gavroche »Hugo Les Misérables 1862

 

 

Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre une voix.
De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui. Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.
- Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. (…)
Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d'une borne, une balle frappa le cadavre.
- Fichtre ! dit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.
Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier. Gavroche regarda et vit que cela venait de la banlieue. Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'oeil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :
On est laid à Nanterre,/C'est la faute à Voltaire,/Et bête à Palaiseau,/C'est la faute à Rousseau.
Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :
Je ne suis pas notaire,/C'est la faute à Voltaire,/Je suis un oiseau,/C'est la faute à Rousseau.
Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet:
Joie est mon caractère,/C'est la faute à Voltaire,/Misère est mon trousseau,/C'est la faute à Rousseau.
Cela continua ainsi quelque temps. Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme ; c’était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre approchait, le gamin lui donnait une pichenette.
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée  dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ;
assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter:
Je suis tombé par terre,/C'est la faute à Voltaire,/Le nez dans le ruisseau,/C'est la faute à ...
Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s'envoler.