10.02.2012
LA Le récit de Théramène
Séquence IV : Phèdre Racine « De l’amour j’ai toutes les fureurs »
Objet d’étude : le théâtre et ses représentations
Perspectives d’étude : connaissance des genres et des registres ; approche de l'histoire littéraire et culturelle ; réflexion sur l'intertextualité et la singularité des textes.
Problématique : comment mettre en scène le discours tragique ?
LA V 6 « le récit de Théramène »
Eléments pour une introduction (deuxième partie)
Début acte V succession de scènes courtes où Thésée découvre petit à petit la vérité + scène 1 = Hippolyte a proposé à Aricie de le rejoindre dans son exil : une solution possible pour sortir de la scène du tragique où les personnages sont enfermés depuis le début, le hors scène est évoqué comme un espace de liberté et de réalisation. Mais impossible puisque tragédie : Thésée lui-même a convoqué Neptune pour réaliser sa vengeance. Extrait = récit du confident d’H. qui vient annoncer sa mort à Thésée. Retour arrière qui vient accabler Thésée et accomplir le parcours tracé, H. mort, plus rien de ne être sauvé. Correspond à la règle classique de la bienséance qui voulait que les scènes violentes ne soient pas représentées sur la scène, mais violence de l’irruption du hors scène, dans un lieu clos et aliénant : comment le discours du personnage met-il en scène le tragique ? Tout d’abord , le récit est dramatisé, construit comme une oraison funèbre et ensuite la dimension tragique se déploie à travers d’autres registres pour construire une sorte de tableau baroque.
I Une oraison funèbre : la stratégie d’un récit dramatisé, la plainte du confident à destination d’un père coupable, un héros réhabilité.
1) La composition du récit
· Alors que mort d’H. déjà annoncée, T. reprend son récit dès le départ du héros de la ville = construction d’un effet d’attente, récit des circonstances précises retardé pour permettre une progression et un contraste.
o Départ du héros et de son escorte = moment de calme, solennel, marqué par la tristesse d’ H étendue à son entourage : « tout pensif », recueillement et communion : « ses gardes affligés / Imitaient son silence » + ses chevaux « l’œil morne maintenant et la tête baissée » = déjà tableau d’un deuil, et annonce du destin → H. ne va pas vers sa liberté, sort de scène pour mourir. + Evocation de la tristesse pour toucher Thésée, responsable de cet exil. Calme soutenu par le rythme, binaire aux césures peu marquées, lenteur du début du récit va contraster avec l’enchaînement des autres moments.
o Apparition du monstre annoncé par l’ouïe
o Le monstre vu
o Le combat héroïque
o H. traîné par ses chevaux
o Théramène se précipite ver H. mourant.
o Un certain retour au calme, tout est joué : T. recueille les dernières paroles du héros expirant et se retourne vers Thésée pour évoquer sa culpabilité.
Construction d’ensemble qui vise à la dimension tragique par « la terreur et la pitié » : attendre Thésée, atteindre les spectateurs (double énonciation), progression construite en vue de produire un effet cf interruption du récit des actions pour laisser place à l’expression des sentiments vers 1545,1546. Récit plutôt réaliste et vraisemblable au départ mais qui va laisser place au surnaturel et au pathétique.
· Construction d’un récit « spectacle », qui donne à entendre et à voir. Premier « tableau », un départ
presque sans vie et sans mouvement, presque immobile : « sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes » vs force et vigueur habituelle de ses chevaux « Pleins d’une ardeur si noble » + annonce de ce qui va se passer, ne vont pas obéir à leur maître « qu’on voyait autrefois (…)/ obéir à sa voix ». Puis, un bouleversement, mouvement vient du monstrueux qui apparaît en deux temps par le son, l’ouïe cf chiasme sur quatre vers et répétition entre les deux segments : « un effroyable cri »/ »une voix formidable »/ « un cri redoutable » = piège, les dieux se manifestent et se répondent. Adjectifs immédiatement hyperboliques. Action soudaine, déchaînement aussi marqué par le changement des temps verbaux : de l’imparfait duratif de la 1ère partie au passé composé. Le monstrueux ouvre la brèche dans la réalité : intrusion du surnaturel « titanesque » : les mondes marins et terrestres s’unissent « du sein de la terre »// « sorti du flot des flots » : imaginaire mythologique envahit la parole de Théramène (et la parole « classique »). A l’ouïe, succède la vue « Cependant », nouveau contraste mais description logique en fait, le monstre sort de la mer.
Récit dramatisé et mis en scène.
2) La plainte de T. vise à toucher Thésée (la pitié d’un père injuste)
· Les marques du discours personnel s’insèrent dans le cours du récit, l’énonciateur y prend sa place
cf pronoms personnels « nous » au départ, Théramène dans le groupe, distancié par rapport à H. : « nos coeurs, notre sang, », puis témoin privilégié, dernier recours pour la parole du mourant : « j’y cours », « j’arrive », « je l’appelle ». T.devient acteur et aide, soutien cf rôle du confident + proximité affective entre les deux personnages (absence du père). Puis T. devient la voix d’H. sur la scène. Discours rapporté au style direct. Rappel de l’innocence et doc accusent Thésée périphrase : « un fils injustement accusé » + désignation de lui-même « une innocente vie », « mon ombre plaintive ». Sous forme hypothèse, envisage sa reconnaissance et l’aveuglement du père : « Si mon père un jour désabusé/ Plaint le malheur d’un fils » : hypothèse lointaine « un jour » = absence de confiance + grandeur d’âme, n’accuse pas Phèdre mais dernièr souhait pour celle qu’il aime, la confie à T. « Prends soin après ma mort de la triste Aricie », et slt indirectement à son père « Dis-lui qu’avec douceur, il traite sa captive ». Seul les dieux sont accusés métonymie « Le ciel « violence par la personnification « m’arrache ». Image d’une victime pure jusqu’au bout.
· Un témoin qui exprime ses sentiments : adresse directe à Thésée qui coupe le récit « Excusez ma
douleur » ; évocation de son chagrin comme une faute envers Thésée = mise en cause du père, renvoie à son insensibilité à lui. + « image cruelle » cruauté du sort d’H. = crauté de Thésée qui l’a maudit et exilé (fait sortir de la scène) « pour moi » mis en valeur par sa place centrale dans le vers = pas pour vous. + « J’ai vu » répété qui encadre la dénomination de Thésée « seigneur » = statut social ≠ statut de père rythme ternaire renforce la répétition et allongement du rythme sur la périphrase « votre malheureux fils » +un chagrin intense et sans fin qui devrait être celui du père « de pleurs une source éternelle » accentué par « N’a laissé dans mes bras ». Rappel de l’injustice du sort d’H. Accuse les dieux dans un premier temps « « où des dieux triomphe la colère » = dieux tragiques injustes puis « Et que méconnaîtrait son père » = père qui ne l’a justement pas reconnu, n’a pas su voir la vérité, ne le reconnaîtrait pas ds la mort non plus vs T.
3) Récit qui construit une figure héroïque d’H.
· Héroïsme moral (cf dernières paroles)
· Héroïsme mythologique = tueur de monstre. H devient l’égal de Thésée, cf périphrase « digne fils d’un
héros ». héroïsme mis en évidence par l’attitude ≠ d’Hippolyte face au monstre : les hommes se cachent épouvantés « chacun cherche un asile » ms héros « lui seul » mis en valeur par sa place en milieu de vers. + les élts naturels eux aussi épouvantés par cette apparition « Le ciel avec horreur …/ La terre même s’en émeut … l’air … Le flot recule » : série de personnifications, énumération des élts + hyperbole « Tout fuit » qui marque la solitude héroïque. Combat d’H = rapide et efficace « d’une main sûre », suite de verbes d’action au présent de narration « Arrête …, saisit …, Pousse », détermination qui le présente d’abord comme vainqueur « Il lui fait dans le flanc une large blessure » et provoque la souffrance et la chute du monstre : « De rage et de douleur », monstre blessé à mort et mis à terre « vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant ». Force du monstre multiplie la valeur héroïque ; de « bondissant » devient « gémissant ».
· Mais un héroïsme fatal, monstre blessé va provoquer la mort du héros cf « courage inutile » antithèse qui
annonce l’issue inévitable. « Une gueule enflammée/ Qui les couvre de feu, de sang et de fumée » : énumération + allitération en « f » = image de la destruction : dragon cracheur de feu et de sang, et résultat du feu « fumée », condense l’image dev ensuite : couleur rouge qui s’étend et s’oppose au noir = dimension spectaculaire du récit grandiose, la scène se transforme en une vision d’horreur colorée, violente, où le surnaturel domine. Un héros extraordinaire face à un force extraordinaire qui va l’emporter malgré son courage. Cf désignations par T. « leur maître, l’intrépide Hippolyte » + lieu de la mort « ces tombeaux antiques/ Où des rois ses aïeuls sont les froides reliques » : rappel de son ascendance royale par Thésée + « généreux sang » : adj = glorieux, noblesse de son hérédité. Acquiert sa dignité ( vs « fils de l’Amazone ») ms ds la mort.
Le récit met donc en place le spectacle de la mort d’Hippolyte, qui passe par une parole qui dit la douleur,le reproche, l’injustice et réhabilite une figure héroïque qui n’a pu se faire reconnaître et s’accomplir. Mais la dimension tragique se met au service d’un imaginaire paroxystique : la catharsis devient le support d’un tableau baroque.
II Du tragique au baroque : récit qui vise à provoquer l’horreur ainsi que la pitié en libérant un imaginaire « extraordinaire ».
1) Un combat tragique : l’horreur.
· L’horreur hyperbolique et surnaturelle = le surgissement du monstre et ses effets. Apparaît en deux
étapes = effet d’attente. D’abord sonorités extrèmes + effet immédiat et hyperbole et antithése « notre sang s’est glacé » (la chaleur/ le froid) : effet impossible + les chevaux doués de sentiments « le crin s’est hérissé » = une sorte d’arrêt du monde. Puis, annonces métaphoriques qui marquent le désordre du monde « plaine liquide » : mélange du terrestre et du marin, tranquillité de la mer qui est bouleversée + personnification « sur le dos de le plaine liquide » : mer qui prend vie. Autre métaphore « anormale » : « une montagne humide » : même mélange géographique et hyperbolique. Paysage qui se métamorphose « à gros bouillons », « des flots d’écume » image de déferlement, de catastrophe de la nature « vomit à nos yeux » : dégoût de la nature elle-même face au monstrueux qu’elle a porté dans le monde des hommes qui va en être bouleversé. Envahissement total « l’air en est infecté » et retrait du naturel « Le flot qui l’apporta recule épouvanté » : laisse la place au surnaturel. L’homme n’a aucune chance contre l’incarnation de l’horreur divine.
· Ironie tragique et horreur ds le retournement de situation : le monstre blessé va provoquer la course
folle des chevaux d’H., une attitude anormale « Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix » // sont devenus le « relais du monstre marin cf la métaphore « Ils rougissent le mors d’une sanglante écume ». Ironie tragique car H. tué par ce qui faisait son identité héroïque = « fils de l’amazome », dompteur de chevaux + Etymologie de son prénom : « celui qui aime les chevaux » = son identité mythologique. Retournement tragique voulu par les dieux, injustes et cruels cf autre intrusion du surnaturel ms vision que T. ne reprend pas complètement à son compte : « On dit qu’on a vu même … », « un dieu qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux » = Neptune qui s’acharne et provoque directement la mort du héros. Une intervention qui motive aussi la dimension imaginaire du récit.
2) Retournement de situation qui fait du héros épique un héros pathétique, un jouet du destin qui ne contrôle plus rien et soumis à la violence déchaînée contre lui.
· Evocation de la résistance impossible « En efforts impuissants leur maître se consume », verbe = inutilité
succession rapide d’actions subies : « La frayeur les emporte », « la peur les précipite, … / L’essieu crie et se rompt » ; le héros « Voit voler en éclats tout son char fracassé » : verbe qui renvoie à l’absence de prise possible sur le cours des evts. Rapidité construite par le rythme de la scène : rythme binaire des alexandrins, marqué par les césures fortes à l’hémistiche et les enjambements « L’essieu plie / et se rompt // l’intrépide Hippolyte Voit voler en éclats … » : allongement du rythme par l’enjambement qui soutient l’idée du « vol » + autre enjambement « … // j’ai vu votre malheureux fils traîné par les chevaux que sa main a nourri » + césure forte qui déséquilibre au contraire le vers « Ils courent // tout son corps n’est bientôt qu’une plaie » = 3 // 9. + nombreuses allitérations en « r » : sonorité qui domine le passage de la course des chevaux jusque leur arrêt.
· Impuissance du héros victime de ce qu’il a aimé : « char fracassé », soulignée par les répétitions « sourds
à cette fois », « ni le frein ni la voix », « sa voix les effraie » H. n’est pas « entendu … trahison injuste « par les chevaux que sa main a nourri », absence de reconnaissance ds les deux sens du terme, en tant que maître, en tant que héros, en tant que fils … Provoque la pitié car sort injuste, immérité et image d’un corps lamentable. Héros « embarrassé, traîné » vs champ lexical de la violence « rochers, se rompt, en éclats, fracassé » soutenu par les allitérations en « r » + « il tombe » contraire au monstre qui « s’élève ». Image d’un corps supplicié « n’est bientôt plus qu’une plaie », en morceaux : « les dépouilles », « un œil mourant » « un corps défiguré » = sans visage, + antithèse « héros expiré » souligne l’horreur. H. sacrifié à la vengeance des dieux, l’aveuglement de son père et l’amour de Phèdre. N’est plus rien : « Triste objet » : périphrase qui condense le pathétique de cette mort.
3) Un tableau baroque comme une libération de l’imaginaire sanglant et violent qui fait écho à la violence intériorisée de la parole tragique classique. ( = « l’art de la sourdine », dire sans dire …)
· Description d’un monstre mythologique, légendaire, digne des récits antiques ou du Moyen Age, hors de la
rationalité classique, de l’idéal d’équilibre et d’harmonie, de la poétique de la règle et de la mesure que cherchait l’écriture tragique du XVII. Monstre hybride, composite, elts symboliques et traditionnels en tre le minotaure et l’hydre de Lerne : la sauvagerie rentre sur scène, (elle y en depuis le début … ms cette fois, on la « voit ») : « cornes menaçantes » + « Indomptable taureau » : évocation du taureau, animal divin, et aussi le monstre de la Crète, vaincu par Thésée + « sa croupe » = terme utilisé pour les chevaux + poisson « écailles jaunissantes » + dragon cracheur de feu « dragon impétueux », « une gueule enflammée ». Adjectifs hyperboliques « furieux, indomptable, impétueux ». Courbes // baroque, sorte de dragon serpent « se recoupent en replis tortueux », hideux et mystérieux surgit du fond de l’océan ou du fond des temps. Le monstre est visible // ceux que peuvent combattre les héros épiques ≠ Phèdre.
· Le monstre libère la violence et le sang envahit la parole ms sang versé, extérieur vs « brûlantes veines »,
ici « qui les couvre de feu, de sang » = dragon cracheur de sang + chevaux ensuite « contaminés » : « qui rougissent le mors d’une sanglante écume », puis le héros pitoyable « une plaie, un corps défiguré ». Le sang d’H. s’est répandu de manière hyperbolique « De son généreux sang la trace nous conduit », abondance, exagération, image baroque là aussi, dans l’excès et la démesure, sang = un flot répandu : « Les rochers en sont teints », « les ronces dégouttantes » = qui gouttent sur la terre. + « Portent les dépouilles sanglantes » = le rouge baroque envahit la scène classique par l’excès et la dramatisation pathétique.
Elts pour une conclusion :
Récit comme une oraison funèbre, un dernier hommage, une réhabilitation de la dimension héroïque, ms aussi une mise en accusation du père et des dieux, + récit qui vise à produire un effet sur les spectateurs : la catharsis tragique, l’horreur et la pitié qui s’étendent ici à une évocation d’un imaginaire sanglant, violent, plus baroque que classique. + règle de la bienséance ici en quelque sorte détournée au profit du merveilleux épique et mythologique, vraisemblance classique mis à mal. + du monstre moral, Phèdre, au monstre « traditionnel », celui des légendes, qui peut être combattu : scène théâtrale comme mise en scène par la parole qui évoque un autre temps, un autre monde = surgissement des hydres, des Méduses et autres Gorgones …. . Avt dernière scène, il ne reste que le poison pour tuer le dernier monstre, de « l’intérieur ». On peut opposer les deux morts : H. = pathétique vs Phèdre, reste ds le tragique, H. en héros pleuré par Théramène, personne pour pleurer Phèdre = accomplit son destin comme un choix nécessaire vs H. un destin « brisé » par d’autres …
16:45 Publié dans séquence IV L2 Phèdre Racine (OI) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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